Des douleurs, des paralysies, des crampes… que l’on n’arrive pas toujours à relier à une origine physique. "C’est dans votre tête", "Vous n’avez rien" : des phrases parfois proférées par le corps médical à un patient en souffrance… Mais comment prétendre qu’un symptôme n’existe que dans la tête d'un patient ?

Les maladies  psychosomatiques
Les maladies psychosomatiques © Getty / manusapon kasosod

Il nous est parfois arrivé de dire à un proche « tu somatises, ton mal de dos est lié à un stress, à une anxiété ». On parle alors de maladie psychosomatique… Des symptômes d’origine psychique qui affectent près d’un tiers de la population. 

Des douleurs, des paralysies, des crampes, des spasmes, des crises convulsives que l’on n’arrive pas toujours à relier à une origine physique. D’ailleurs, le dualisme corps / esprit est-il vraiment pertinent ? N’y a-t-il pas plutôt un continuum ?

Nous verrons ce qu’est vraiment une maladie psychosomatique, et comment soulager ceux qui errent de diagnostic en diagnostic, sans être soulagé.

A l'antenne, Ali Rebeihi reçoit : 

  • Aurélien Benoilid , neurologue, auteur de Non, ce n'est pas que dans votre tête ed.Marabout
  • Patrick Giniès, anesthésiste réanimateur, responsable du centre anti-douleur du CHU de Montpellier
  • Patrick Lemoine, psychiatre
    Les questions de Marie-Laure Zonszain, Chef de service actualités Femme actuelle 

A l'antenne également la chronique "Choses presque vues" d'Eric Libiot, le répondeur #Maviedeconfiné-e (pour témoigner : 01 56 40 68 68), et la chronique "Le temps de cuisiner maison" avec Grégory Cohen.

Extraits de l'émission ci-dessous

Dire à un patient "C'est dans votre tête, vous n'avez rien" ce sont des phrases que les médecins ne devraient pas dire à un patient qui souffre

Aurélien Benoilid, neurologue : "Je crois que c'est une phrase qui est très difficile à accepter pour les patients.

Dire à quelqu'un que "C'est dans sa tête", ça veut dire que c'est quelque chose qui n'existe pas. 

Or, les patients qu'on voit arriver en consultation sont des patients qui souffrent, des patients qui ont des symptômes et ces symptômes n'ont rien d'imaginaire. Ce sont des symptômes tout ce qu'il y a de plus réels, avec une incapacité à travailler et une incapacité à avoir des relations sociales familiales normales. Et donc, c'est un handicap réel qui, malheureusement, n'est pas reconnu ni par la société, ni par l'entourage familial, ni même, parfois, par les médecins. 

Ce ne sont pas des malades imaginaires, de faux malades. 

Ça doit bien exister, des gens qui simulent, mais c'est extrêmement rare. De mon expérience, ça n'est en aucun cas quelque chose d'imaginaire - or, c'est dans votre tête." 

Patrick Giniès renchérit : "Ce constat a été confirmé par les études : quand on demande aux patients quelle est la phrase qui est la plus torturante d'entendre par un médecin, c'est justement "c'est dans ma tête", "c'est psychosomatique". C'est le premier élément qui vient comme défaut dans la communication entre médecins et patients". 

Un peu d’étymologie

Aurélien Benoilid : "Si on revient à l'étymologie du mot 'psychosomatique', c'est opposer le corps et l'esprit. Le corps, on sait tout ce que c'est, c'est matériel, c'est physique. Mais alors, si l'esprit n'appartient pas au corps, j'aimerais bien qu'on me dise où il se situe et à quoi, à quelle nature il appartient. Dans le mot même 'psychosomatique', on estime déjà qu'on oppose quelque chose qui existe à quelque chose qui n'existe pas - ou en tout cas, on ne peut pas avoir la preuve de son existence." 

Quelle est l'origine de cette dualité corps/esprit ?

Aurélien Benoilid : "Je crois que cette dualité corps/esprit est un problème qui agite les êtres humains depuis que le monde est monde. Depuis que l'être humain est capable de prononcer ou de penser un mot, il se demande s'il est une forme d'armure vide ou si, au contraire, il est une armure qui abrite une âme, qui abrite quelque chose de plus immatériel, de plus immortel peut-être. 

Et c'est cette question qui, à mon avis, est en bonne partie à l'origine des religions. C'est se dire : voilà, l'être humain est un animal un peu particulier, Schopenhauer disait "un animal métaphysique". […] À ce moment là, si c'est un animal métaphysique, il lui faut une médecine à la hauteur de ses enjeux, qui prend en charge également les deux dimensions de l'être humain

  1. la dimension très matérielle et animale 
  2. et la dimension métaphysique qui lui est propre"

"C'est dans votre tête"… ou plutôt "On ne comprend pas"

Aurélien Benoilid : 

Voir un être humain souffrir, je crois que c'est ce qu'il y a de pire pour un médecin

Dans ce type de situation, on a tendance à basculer sur le versant très professionnel et donc d'analyser par toutes les molécules qui composent l'individu, le découper en rondelles avec des éléments d'imagerie et parfois, on n'a pas la réponse. 

Quand on n'a pas la réponse, le pendant de "C'est dans votre tête", c'est "Bon, tout est normal". 

Et dire à un patient qui souffre d'une manière totalement inadmissible que tout est normal… il y a un problème. Cette manière qu'on a, nous, de ne pas comprendre, on va l'interpréter comme étant quelque chose de finalement normal. Et ça, pour le patient, vous imaginez bien, c'est absolument inaudible et inadmissible".

"La douleur n'est pas dans la tête, mais construite par la tête"

Patrick Giniès, anesthésiste réanimateur : "De tout temps, l'homme a voulu contrôler d'abord la nature, puis contrôler son corps... Il y a une chose qu'il n'a jamais pu vraiment entendre et comprendre, c'est son fonctionnement intime, intérieur, qui est (a priori) dans la tête. 

Chez Platon, c'est le symbole de la grotte : c'est tout ce qu'on ne comprend pas, qu'on ne voit pas et qu'on voit de façon projetée, inconsciente. Après, il y a eu la religion, Dieu, l'investissement par l'âme de ce corps qui fonctionnait sans qu'on comprenne comment - surtout cet esprit. Et puis maintenant, il y a les notions de psychosomatique. 

Mais [grâce aux IRM, ] on peut arriver à voir ce qui n'était pas visible avant : une nouvelle exploration du cerveau qui permet de visualiser un peu cette construction d'une perception douloureuse d'une maladie dans le cerveau.

Donc, pour prendre le contre pied du livre d'Aurélien, on pourrait dire que la douleur n'est pas dans la tête, mais elle est construite par la tête et c'est ça qui est problématique parce que ça renvoie sur l'angoisse de quelque chose qu'on ne comprend pas, qu'on ne gère pas, qu'on ne voit pas et qu'on a du mal, donc, à reprogrammer. 

Ce qu'Aurélien Benoilid nuance : "les éléments d'imagerie de plus en plus précises nous apportent un certain nombre d'éléments mais là encore je crois, de ma petite expérience que ça n'est malheureusement un leurre. Ça nous apporte des éléments de compréhension, mais on est très à distance de pouvoir percer le problème complexe de l'esprit. […] Il faut rester très humble et se dire qu'il y a tout un pan de ce qui fait notre santé qui n'est malheureusement pas encore accessible par des éléments d'imagerie, même les IRM fonctionnelles de connectivité, très précises".

Une formation médicale à revoir ?

Aurélien Benoilid : "Nous sommes tous formatés à poser l'interrogatoire [au patient] d'une manière très définie : les antécédents médicaux, les antécédents chirurgicaux, les traitements, etc. Et on va souvent s'intéresser plus à la plaque d'eczéma entre 2005 et 2007 plutôt qu'à un traumatisme psychique ou une agression sexuelle qui aurait pu avoir lieu dans l'enfance. Ça donne à voir qu'effectivement, les médecins, nous sommes à poser des questions extrêmement matérielles, parfois malheureusement dans le déni de choses qui sont très importantes pour l'individu dans le développement de sa maladie ou ses symptômes".

Il faut cesser de culpabiliser des migraines

Une auditrice témoigne : "Je suis une grande migraineuse. La migraine est souvent considérée comme une maladie psychosomatique, car parmi les facteurs déclenchants figurent le stress. C'est très culpabilisant". 

Aurélien Benoilid rappelle que dans les migraines, il y a aussi des facteurs héréditaires, environnementaux (température, pression atmosphérique, certains aliments ingérés...), et parfois, aussi un certain contexte psychosocial. Il souligne qu'il faut arrêter de culpabiliser : "si on estime que la migraine est l'expression d'un symptôme inconscient, l'inconscience est associée à une irresponsabilité donc on n'est pas coupable. On n'est pas coupable d'avoir des douleurs. On n'est pas coupable de notre inconscient"

Certains patients métabolisent des tensions émotionnelles ?

Aurélien Benoilid : "Très vraisemblablement. […] 

Les relations, les caresses, les coups, les cris ou au contraire, les mots doux vont venir effectivement exercer une réalité matérielle sur l'individu. 

Mais c'est un peu difficile à analyser, quelque soit l'IRM utilisée".

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Et le reste à écouter ;)

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