Qui n’a jamais jugé quelqu’un à l’état de ses dents ? Dentition à la blancheur hollywoodienne, dents cariées, jaunies, cassées, dents du bonheur, mal alignées, canines de vampires… Nos dents parlent pour nous. Et qu'en est-il du système de santé bucco-dentaire ?

Ce que les dents disent de nous
Ce que les dents disent de nous © Getty

Comme le disait le grand romancier égyptien, par ailleurs dentiste de son état, Alaa El-Aswany : 

La bouche, c’est un écho, un miroir des hommes

Si elles reflètent notre état de santé, nos dents racontent aussi nos hiérarchies sociales. L’un de nos invités, Olivier Cyran, s’est penché sur cet organe symbolique qui en dit beaucoup sur nos sociétés et ses injustices.

Pourquoi avons-nous honte de nos dents détériorés ? Pourquoi certains dentistes dispensent-ils un discours culpabilisateur à leur patient ? Pourquoi existe-t-il dans notre pays une dentisterie à deux vitesses ? Comment expliquer l’essor des centres low-cost et du tourisme dentaires ?

Pour en parler, Ali Rebeihi reçoit :

  • Olivier Cyran : journaliste indépendant et traducteur. Son dernier ouvrage  Sur les dents : ce qu’elles disent de nous et de la guerre sociale  est paru aux éditions La Découverte le 11 mars dernier.
  • Pr. Vianney Descroix : chef de service d'odontologie à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, professeur à la faculté de chirurgie dentaire de l'Université de Paris. Il est également responsable de formation à l’hypnose médicale pour les chirurgiens-dentistes dans différentes associations et est membre des comités pédagogique et scientifique à l’IFH.

Retrouvez ci-dessous des extraits de l'émission

Nos dents, un marqueur social et économique

Olivier Cyran: "Nos dents sont un indicateur très fiable et précis de la position qu'on occupe dans la pyramide sociale

Il y a une assignation sociale qui est quasi automatique avec le dévoilement de nos dents, qui commence par la partition de la population entre celles et ceux qui peuvent sourire à grandes dents et ceux qui cachent leur sourire. Cela est le résultat d'une dentisterie à deux vitesses, une difficulté plus grande d'accéder aux soins dentaires pour des personnes à faibles revenus, un accès plus compliqué à certains types de soins dentaires, un sentiment extrêmement lourd à porter sur le plan psychologique, du point de vue de notre place dans la société. Il y a là un manquement des pouvoirs publics qui n'interviennent pas dans la gestion du système de soins dentaires".

Et puis, surtout, nous sommes inégaux aussi face à un certain nombre de déterminants capitaux pour notre santé dentaire comme l'accès à une alimentation équilibrée, saine, et d'éviter ainsi des caries. C'est un luxe réservé à une partie de la population. On n'est pas égaux quant à notre exposition au sucre en particulier".

Pr. Vianney Descroix : "L'état des dents traduit des inégalités sociales et économiques, et les enjeux des comportements déviants par rapport au tabagisme, à l'alcool, aux drogues qui portent préjudice à la santé bucco-dentaire. 

Il faut pointer l'importance de la prévention car c'est en premier lieu les plus précaires qui en consomment et ils n'ont pas forcément accès à ces messages pour penser à prendre soin de leur corps". 

Les failles du système de santé bucco-dentaire 

  • Certains soins moins rémunérateurs que d'autres

Olivier Cyranes : "Vis-à-vis des soins de tous les jours, que sont le détartrage et les consultations, et qui correspondent aux soins les plus banals mais non moins primaires, le dentiste n'y consacre finalement que peu de temps dans sa pratique quotidienne parce que ces soins ne lui rapportent que trop peu. Ils sont en général très mal tarifés et ne permettent pas aux dentistes d'en retirer des revenus. 

Par conséquent, le dentiste est conduit, par le système, à privilégier plutôt les soins à haute valeur ajoutée qui vont lui permettre de vivre de son métier, privilégiant des soins d'implants ou de prothèses qui n'interviennent qu'en aval d'un parcours dentaire, quand, finalement, tout ce qui aurait dû être fait avant ne l'a pas été fait ou l'a été mal fait. 

C'est toute l'absurdité du système de soins dentaires français".

  • Quand certains dentistes sélectionnent leurs patients 

Le journaliste Olivier Cyran explique, sondages à l'appui qu'il arrive que des dentistes trient les patients en fonction de leur porte monnaie. 

En 2018, le Défenseur des droits demandait aux plates-formes de prise de rendez-vous de supprimer de leur site les mentions du type "bénéficiaires de la CMU (complémentaire santé solidaire) ne sont pas acceptés au cabinet" ou encore que les aides médicales de l'État ne sont pas acceptées. 

Une campagne de test, réalisée dans 11 grandes villes de France et menée par une équipe d'universitaires associés à Médecins du monde, a montré que la proportion de refus opposé par les libéraux aux bénéficiaires de la CMU s'élevait à 35 % et atteignait les 53 % avec les bénéficiaires de l'aide médicale d'Etat :"À Paris, la proportion s'élèverait même à 50 %" précise Olivier Cyran, "c'est une pratique qui est parfaitement normalisée".

Elle ne s'exprime pas toujours de manière aussi abrupte, il y a des moyens déguisés d'éconduire des patients qu'on considère comme indésirables. Par exemple, si un patient arrive avec cinq minutes de retard, on prend le prétexte de lui faire la leçon et de lui dire que ce n'est finalement pas possible. Alors qu'un patient qui a les moyens, et qui est engagé dans un plan de traitement coûteux, on ne va sans doute pas lui opposer la même objection. 

C'est cette logique de rentabilité qui dénature parfois le travail que les pratiquants doivent rendre

L'arrachage de dent : ultime recours ou "travail bâclé faute de temps" ? 

Le système pousserait de nombreux médecins à bâcler leur travail : "Il est vrai que, dans certains cas, l'arrachage soit la seule solution qui se présente" pointe Olivier Cyran. "Les soins qui permettent d'éviter des gestes lourds comme ceux-là prennent du temps et c'est le rapport au temps qui est extrêmement compliqué pour beaucoup de chirurgiens-dentistes parce qu'ils doivent en permanence aller vite. Les gestes qui prennent le moins de temps sont aussi ceux qui vont être consciemment ou inconsciemment privilégiés par le soignant. 

Un détartrage est plafonné à 42 ou 43 euros aujourd'hui et donc remboursé à ce niveau-là. Si cela permet de démocratiser le détartrage, à ce prix-là, le chirurgien-dentiste, lui, ne peut pas s'en sortir s'il consacre trop de temps à ce soin ou alors il va souvent être poussé à le faire entre 10 minutes et un quart d'heure, alors qu'un bon détartrage devrait prendre au moins une demi-heure voire trois quarts d'heure. Or, avec le système actuel, c'est impossible.

Ce à quoi le Professeur Vianney Descroix ajoute "qu'il faut absolument recentrer la question sur la revalorisation d'un certain nombre de soins de prévention qui vont permettre d'éviter d'arriver à des stades ultimes où on est obligé d'extraire une dent ou de faire l'avulsion d'une dent parce que elle n'a plus du tout les structures anatomiques suffisantes pour rester dans la bouche". 

▶︎ La suite à écouter…

Les invités
  • Olivier CyranJournaliste indépendant et traducteur.
  • Vianney Descroixchef de service d'odontologie à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière, professeur à la faculté de chirurgie dentaire de l'Université de Paris.
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