Hier après-midi en remontant le boulevard Barbès à Paris, deux jeunes filles à vélo. L'une assise, l’autre debout à l’arrière, riant, chantant à tue-tête et roulant à toute vitesse. L’insouciance à l’état pur de ce que devrait être une jeunesse banale des années 2020.

L'amour et l'amitié en temps de Covid-19
L'amour et l'amitié en temps de Covid-19 © Getty / Marko Geber

Vivre vite, rire, se rencontrer, échanger pendant des heures entre amis, expérimenter, danser, chanter, aimer, faire l’amour. Et justement, comment vivre l’amour et la sexualité quand on est jeune pendant une crise sanitaire qui s’éternise depuis un an, avec ces journées sans fin où l’ennui le dispute à la morosité, avec parfois évidemment de brèves échappées belles, et ce goût de l’interdit quand on brave le couvre-feu pour se retrouver ?

L’amour et la sexualité chez les vingtenaires pendant cette période compliquée, où le sans contact et les gestes barrières sont devenus une norme difficile à appliquer quand on a 20 ans justement.

Une émission qui intéressera bien sûr les parents et les grands-parents à l’écoute de cette jeunesse qui a l’impression qu’on lui vole ses plus belles années. Ce matin, les jeunes ont la parole.

Racontez-nous votre jeunesse amoureuse, que vous soyez en couple, célibataire, et quel que soit votre genre d’histoires. 01 45 24 7000, sans oublier la page Facebook de GBVF et l’application France Inter.

Avec nos invité.e.s

  • Sophie Cadalen, psychanalyste et écrivaine
  • Renée Greusard, journaliste à L'Obs et créatrice de la rubrique Tinder Surprise, où elle y raconte l'époque d'aujourd'hui, comment on se rencontre via les applis, une initiative qui part d'un récit d'une copine qui lui a raconté un "date tout foireux" à partir de quoi elle a souhaité documenter et renseigner sur les nouvelles pratiques et représentations de la nouvelle génération.
  • Victoire Tuaillon, journaliste, créatrice et animatrice des podcasts Les couilles sur la table et Le cœur sur la table sur Binge Audio. Les couilles sur la table, c'est un podcast qui s'intéresse aux masculinités d'un point de vue féministe. Depuis le 11 février dernier, Le cœur sur la table, est un podcast documentaire qui consiste à faire entendre des dizaines de voix différentes et de témoignages, des concepts et des experts sur des questions psychologiques. On se demande quelle pratique concrète est-ce qu'on peut mettre en place, dans nos vies, pour vivre des relations intimes qui soient riches, qui soient profondes et qui soient égalitaires. 
  • Christophe Giraud, professeur en sociologie à l’Université Paris Descartes, auteur de L’amour réaliste : La nouvelle expérience amoureuse des jeunes femmes – Editions Armand Colin, 2017

Vous pouvez contacter l'émission sur le standard 01.45.24.7000 ou laisser un message sur le répondeur de l'émission 01.56.40.6979. Vous pouvez également passer par l'adresse mail grandbienvousfasse@radiofrance.com 

#RadioFranceAvecLaJeunesse

Il y a un nouveau rapport à l'amour qui s'établit en opposition à l'amour idéalisé

- Christophe Giraud

Une période aussi contraignante que fertile pour l'accomplissement de ses propres désirs

Sophie Cadalen : "Notre rapport au temps est complètement bouleversé. Et d'un autre côté, tout s'accélère dans ses propres choix de vie, dans son installation, dans ses projections. Et puis, quand on commence à relâcher un peu de nouveau, il y a une espèce de réclamation qui refait surface et qui conduit à penser que l'on peut enfin prendre le temps et revenir sur ces étapes qu'on brûlées, de ses choix qu'on n'a pas vraiment eu l'occasion de concrétiser, revenir aussi sur la routine, cette espèce de spectre un peu abstrait qu'on apprend à reconsidérer et à concilier avec le rapport à l'amour, au désir. Derrière ce climat-là, il y a une nouvelle construction, un tissage très doux, très harmonieux, très intéressant qui s'initie".

Victoire Tuaillon : "Ça peut être une période très contraignante moralement, mais ça peut aussi être une période propice à l'introspection, non pas forcément à de nouvelles rencontres, mais à l'approfondissement de certaines relations. On a le temps de fréquenter les gens avec qui on vit et c'est aussi une période qui nous met tous en face de cette question : avec qui on fait famille ? C'est qui nos proches, notre réseau affectif ? Qu'est-ce qu'on fait ensemble ? Comment on se parle ? Comment on s'aime ?"

Christophe Giraud : "Des histoires continuent à se nouer, des histoires non cohabitantes, très progressives, très lentes, dans lesquelles les sentiments mettent du temps à émerger". 

C'est la lenteur qui caractérise les histoires des jeunes actuellement dans leurs relations

Une expérience qui s'est révélée aussi positivement, puisque de nombreuses relations se sont renforcées. Le confinement a marqué, pour une partie des histoires qui auraient été beaucoup plus lentes au départ, une véritable accélération. Quand pour d'autres, le risque qui a été pris s'est fracassé sur la réalité, et que les sentiments n'étaient pas si forts que ça, marquant la fin de l'histoire intime qui aurait pu continuer sans le confinement".

Quand la crise à conduit les jeunes à repenser leurs relations et leur rapport à l'amour

Renée Greusard : "Si les jeunes utilisent les réseaux sociaux pour draguer, le champ reste en réalité assez large. Le covid-19 et le confinement nous amènent à rediscuter les normes de l'amour, entre consolidation et rupture. Tout ça nous pousse à nous poser la question de comment on fait une relation. 

Le contexte apporte beaucoup de remises en question propices 

Bien sûr, il faut s'imaginer ce qu'est vie d'un jeune célibataire aujourd'hui. Il n'y a plus de dance floor, plus de cafés, plus d'endroits pour se rencontrer. Et c'est encore plus compliqué quand on appartient à une communauté minoritaire".

Sophie Cadalen : "C'est une période où on réalise à quel point on a besoin des autres. Être confronté à sa propre finitude conduit les jeunes à réinventer des relations qui soient moins stéréotypées, qui correspondent moins à des normes sociales, un moment où on peut enfin faire le point sur ce qu'on veut dans la vie". 

  • Les lieux de la rencontre se pensent différemment 

Christophe Giraud : "Ils sont variés, même si bien sûr ce sont les applications de rencontres qui restent en vogue. Il y a ce premier temps de la rencontre physique qui se passe souvent dans un bar, c'est le moment où on peut se jauger, voir si nos sentiments sont toujours conformes à ce qu'on avait pressenti en ligne. Mais cela est quelque chose qui est devenu compliqué. Pour se rencontrer physiquement, le seul lieu qui va rester, c'est chez soi, dans un des deux logements. 

D'une certaine façon, la crise sexualise beaucoup plus les rencontres, sacrifiant une phase de séduction ordinairement indispensable

  • Les jeunes tendent à dépasser les normes préconçues de l'amour et de la sexualité

Entre des histoires sérieuses et des histoires légères, les jeunes des années 2010-2020 rompent de plus en plus avec les injonctions telles que "vivre absolument une histoire sérieuse". 

CG : "Dans les représentations, le fait de vouloir vivre une grande histoire avec un partenaire ou une partenaire stable est quelque chose qui reste extrêmement important dans l'esprit. C'est une forme de réussite et, souvent, on voit les jeunes se fermer à leurs amis quand ils pensent avoir trouvé l'idéal amoureux. Mais, souvent, ces grandes histoires peuvent se terminer assez rapidement. Et c'est à partir de ce moment-là que les jeunes se mettent à douter du modèle qu'on leur a inculqué, ce modèle de l'amour romantique, très fusionnel. Ils se mettent à développer d'autres registres relationnels : s'ouvrir à une sexualité sans engagement ; à des relations sérieuses légères ; assumer une histoire exclusive sentimentalement et sexuellement, mais sans rien se promettre pour l'avenir…

René Greusard : "Il y a quelque chose qui est en train de bouger, il y a une vraie envie de rediscuter les modèles. Les cafés polyamoureux ont de plus en plus de succès. On peut écouter aujourd'hui des gens se dire "aromantiques", "asexuels", on adopte des choses qui n'étaient pas possible il y a dix ans. 

On est dans une sorte d'ébullition

VT : On réinterroge les normes du couple, de l'hétérosexualité, de l'amour romantique, ce qui pousse à ne pas se laisser uniquement aveugler par l'amour. On réinterroge nos relations au prisme aussi de toutes les analyses féministes, antiracistes, tous les mouvements politiques d'émancipation qui sont en train de secouer très fort la société et qui vont vraiment nous permettre de créer des relations qui soient enfin équilibrées et égalitaires. Ça peut être douloureux, mais c'est surtout très joyeux. 

Une révolution romantique qui apprend à mieux s'envisager collectivement 

Cette nouvelle géographie des rapports amoureux nous conduit à un soin plus grand des autres

- Renée Greusard

Victor Turion : "On est en train de vivre une révolution romantique. Ce n'est pas seulement l'effet de la remise en cause des normes, mais on est vraiment en train de changer la façon dont on est en relation avec l'autre, il y a une prise de conscience quant à l'existence de l'autre. Ce nouveau rapport à la relation et à l'amour révèle qu'on veut être à égalité avec l'autre".

▶︎ La suite à écouter… Comment se séduire quand on a le visage caché par un masque ? Quand nous sommes séparés par des gestes de préservation sanitaire ? Comment aimer de façon insouciante quand on craint de s'embrasser, de se serrer dans les bras ? Est-ce que la dissociation physique n'oblige pas à inventer un nouveau jeu de l'amour et de la séduction qui passerait par la parole ? … 

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