Ne pas oublier ceux qui sont morts de la haine en ligne et ceux qui en gardent de lourdes séquelles psychologiques et physiques, après une tentative de suicide par exemple. Comme le harcèlement, le cyberharcèlement peut détruire et cela peut concerner tout le monde.

Le harcèlement scolaire et le cyberharcèlement
Le harcèlement scolaire et le cyberharcèlement © Getty / Georgijevic

Ce flot de haine qui se déverse sur les victimes… Sans foi ni loi. Ce dénigrement, ces insultes, cet étalage de données personnelles volées, ces menaces répétées comme un coup de butoir dans le psychisme… 

  • Comment expliquer ce besoin de rabaisser, de faire peur, d’éliminer l’autre ? 
  • Qu’est-ce qui pousse à la haine en ligne ? 
  • Comment lutter contre ce type de lynchage ? 
  • Quelles armes pour ceux qui sont harcelés ? 
  • Comment les proches peuvent aider ?
  • Comment casser la mécanique du cyber-harcèlement ? 

Qu'est-ce que le harcèlement en ligne (ou cyber-harcèlement) ? 

Jean-Pierre Bellon : "C'est le plus souvent le prolongement du harcèlement à l'école, la répétition d'actions négatives venant d'un groupe en direction d'une cible qui est dans l'incapacité de se défendre par elle-même".

Bruno Humbeeck : "Il faut parler de caisse de résonance qui vient amplifier le mécanisme du harcèlement par son visionnage en ligne. Il contribue à figer les rôles du dominant et du dominé. En ligne, le nombre d'attaques va augmenter de manière exponentielle et va contribuer à provoquer cette sensation d'écrasement que vivent les victimes. Cela conduit à un sentiment d'impuissance exacerbé. Le cyber-harcèlement produit beaucoup plus de suicides que le harcèlement de base. L'agressivité et les rapports de domination se retrouvent accrus par un excès de puissance nourrit par le partage en ligne".

Le harcèlement en ligne bien plus destructeur ?

BH : "Contrairement au harcèlement coutumier, le cyber-harcèlement peut être le fruit d'une seule attaque, lorsque sont diffusées des images qui vous anéantissent. La personne s'imagine que le monde entier a vu ces images, et se renferme dans une sphère et une impasse infernale qui crée un sentiment d'écrasement". 

  • Le harcèlement en ligne est disproportionnellement partagé

BH : "Les réseaux sociaux renferment une dimension supplémentaire : l'action du prestige social. Le but est d'obtenir des like, d'écraser l'autre justement pour en générer plus. Il s'agit de mettre à nu ce rapport dominant/dominé traditionnel et de le mettre au service de son propre prestige sur les réseaux sociaux au regard de tous. 

Les groupes se figent alors et se renforcent en agressant par une union sacrée qui conduit à l'isolement, et aux mécanismes qui rendent le harcèlement et les cyber-harcèlements particulièrement violents".

Michael Stora : "C'est une nouvelle forme de lynchage qui donne à voir un bourreau qui va avoir de potentiels spectateurs qui vont suivre ses méfaits. On sait à quel point la foule peut devenir très dangereuse. Il y a une désinhibition très inquiétante et qui fait que, derrière son écran, les harceleurs se sentent plus forts. Cette forme de d'inhibition repose la question du cadre". 

Jean-Pierre Bellon : "La dimension du groupage est au cœur de cette problématique et l'effet de foule crée une surenchère dévastatrice qui conduit un phénomène de harcèlement à s'envenimer bien plus rapidement qu'un harcèlement hors ligne. On se moque aussi pour faire comme tous les autres. On répète des insultes pour faire comme les autres".

Différents types de harcèlement en ligne 

  • L'embrasement où l'idée d'incendier l'autre de manière brutale, intense et rapide qui repose, en ligne, sur des luttes de prestige, explique Bruno Humbeeck. Souvent cela passe par la divulgation de l'intime pour nuire. C'est le dedipix, car le like est la nouvelle monnaie adolescente pour obtenir du prestige. On le fait pour rigoler, mais il suffit d'un partage sur l'espace public pour que vous soyez complètement dépossédé.e de votre image. 

C'est pour cette raison que ceux qui le font, intentionnellement ou pas, doivent prendre conscience des conséquences qui peuvent se produire suite au partage de ce type de contenu

Beaucoup d'adolescents se conditionnent à travers la culture du défi, et souvent de manière relativement dangereuse. Beaucoup ne sont pas du tout conscients du jeu dans lequel ils s'enferment et enferment leurs victimes par leur propre comportement d'imprudence".

  • La consomption par harcèlement où l'on brûle l'autre à petit feu. Il s'agit d'un véritable travail de sape…

Quelle qu'elle soit, la moquerie y joue pleinement son rôle, entre l'ironie qui vous met à distance, la dérision qui vous rend tout petit, le sarcasme qui vous brise, vous avez la succession d'un ensemble de mécanismes insidieux.

- Bruno Humbeeck

"Thirteen Reasons Why" : une série TV pour sensibiliser à la lutte contre le harcèlement

Bruno Humbeeck conseille de regarder la série Thirteen Reasons why, dans laquelle on comprend très bien le mécanisme de cyber-harcèlement, et comment le mécanisme se met en place : "Elle consiste en 13 raisons, 13 cassettes audio qui, mises bout à bout, expliquent les raisons pour lesquelles une lycéenne s'est suicidée, qu'est-ce qui a rendu sa vie complètement insupportable. Un suicide envisagé individuellement qui laisse d'abord penser que la personne était sans doute hyper sensible et qu'on y trouve là forcément les raisons pour lesquelles qu'elle s'est suicidée. 

Elle montre combien il faut se méfier de ce biais de diagnostic d'hypersensibilité quand il est question de harcèlement, et encore plus de cyber-harcèlement, tant c'est l'accumulation de toutes ces petites attaques quotidiennes, qui font que vous ne vous sentez jamais tout à fait serein à l'intérêt des groupes". 

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Comment faire prendre conscience de tous ces enjeux et aider des jeunes victimes de harcèlement ?

Jean-Pierre Bellon : "En France, il y a 700 000 victimes de harcèlement par an. Spontanément, une victime passe ses journées et ses nuits à se demander pourquoi est-ce que ça lui arrive. 

Il est absolument essentiel que les victimes trouvent une écoute attentive, quelqu'un qui soit là pour prendre au sérieux leur souffrance, pour en parler.

Bruno Humbeeck : "Il faut surtout apprendre aux enfants à avoir confiance aux personnes adultes qui pourraient les aider à réagir. Il faut absolument miser sur l'équipement des écoles. Il faut que les enfants, dès qu'ils commencent à vivre des situations émotionnellement difficiles, sentent qu'ils peuvent en parler sereinement à des adultes qui sont équipés pour les aider, dédiaboliser ce contexte de honte dans lequel se referme insidieusement le ou la harcelé.e et éviter à tous prix le silence qui s'avère très dangereux. 

Ce n'est pas à l'enfant, à l'adolescent d'apprendre à se soutenir lui-même, mais c'est l'institution dans laquelle il évolue qui doit apprendre à l'accompagner".

La vraie prévention doit se faire au niveau des écoles.

▶︎ La suite à écouter…

Que vous soyez victimes, enseignants, parents, grands-parents, amis, n’hésitez pas à nous appeler au 01 45 24 7000, sur l’appli France Inter et sur la page Facebook de l’émission. 

Avec 

  • Michaël Stora : cinéaste de formation, il s’intéresse à l’objet numérique, à la fois en tant que sujet de recherche et en tant qu’outil thérapeutique. En 2000, il co-fonde l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaine, dont il devient le président.  Il exerce comme psychanalyste et se sert du monde virtuel pour soigner les ados dépendants aux ordinateurs. Il utilise le jeu vidéo dans la pratique avec ses patients, notamment les enfants du CMP de Pantin qu'il a suivi pendant sept ans avant d'exercer en libéral. En 2010, Michaël Stora est chargé d’enseignement au DU de psychosomatique à la faculté de médecine la Pitié-Salpêtrière de l'Université Pierre-et-Marie-Curie- UPMC (Paris 6).  Il monte avec Justine Engels, psychanalyste : "L’École des Héros" pour aider des jeunes en souffrance à reprendre pied. Il est notamment l'auteur de Et si les écrans nous soignaient ? Psychanalyse des jeux vidéo et autres plaisirs digitaux, paru aux Éditions Érès - collection Cyber-psychologie en 2018.
  • Jean-Pierre Bellon : professeur de philosophie, il est, avec Bertrand Gardette, l’un des pionniers de la lutte contre le harcèlement scolaire en France. Il a créé avec lui en 2006 le site harcelement-entre-eleves.com et fondé l’année suivante l’APHEE (Association pour la prévention des phénomènes de harcèlement entre élèves). Il a également fait connaître en France la « méthode Pikas », qu'il a adaptée sous le nom de « méthode de la préoccupation partagée » – abrégée en MPPFR, comme moyen de remédiation efficace à des situations de harcèlement scolaire. Il a notamment co-écrit avec Marie Quartier Les Blessures de l'école aux éditions ESF en 2020.
  • Bruno Humbeeck : Titulaire d’un Master Européen de Recherche en Sciences de l’Education et d'un doctorat en Sciences de l’Education de l’Université de Rouen, Bruno Humbeeck est actif à la fois sur le terrain en tant que psychopédagogue et en tant que directeur de recherche au sein du service des Sciences de la famille de l'Université de Mons. Il a notamment écrit avec Willy Lahaye Prévention du cyberharcèlement et des violences périscolaires. Prévenir, agir, réagir…. paru aux éditions Deboeck en octobre 2017.
Les invités
  • Michael StoraPsychanalyste expert des mondes numériques, co-fondateur de l’observatoire des mondes numériques en sciences humaines.
  • Jean-Pierre Bellonprofesseur de philosophie,
  • Bruno Humbeeckpsychopédagogue, spécialiste des situations de rupture, chercheur en sociopédagogie familiale et scolaire
L'équipe