Comment se construisent nos souvenirs ? En partenariat avec "Ça m'intéresse".

Peut-on faire confiance à ses souvenirs ?
Peut-on faire confiance à ses souvenirs ? © Getty / Marco Bottigelli

Se souvenir des belles choses de la vie… 

Une journée d’été au  bord de l’eau, l’odeur d’un sous-bois, le premier baiser avec sa moitié,  le premier film au cinéma avec ses parents, l’odeur des beignets de sa  grand-mère…   Et se souvenir aussi des jours gris et noirs… Une rupture, l’annonce d’une maladie, un deuil, un licenciement… Pourquoi certains souvenirs imprègnent fortement notre mémoire et d’autres s’envolent sans laisser de traces. Et puis, à quoi servent-ils tous ces souvenirs ? 

Servent-ils à marquer notre identité ? A donner du sens à notre vie ? A baliser l’avenir ? Nous verrons ce matin comment fonctionne la fabrique à souvenir ? Comment expliquer les souvenirs involontaires ? D’où viennent les faux souvenirs ? Pourquoi les souvenirs ne sont pas aussi fidèles qu’on ne le croit ? 

Élément de réponse avec nos invités et avec la complicité du mensuel Ça m’intéresse. 

Avec

  • Caroline Péneau : Chef de service environnement et psychologie chez Ca M’Intéresse. Spécialiste des nouvelles énergies, de l'habitat durable, de l'alimentation bio et des relations entre santé et environnement. 
  • Sylvie Chokron : Neuropsychologue, directrice de recherche CNRS, Sylvie Chokron est responsable de l’équipe "Vision et Cognition" à la Fondation ophtalmologique Rothschild et membre du laboratoire de Psychologie de la perception à l'Université Paris 5. 
  • Francis Eustache : Neuropsychologue, directeur du laboratoire Inserm Neuropsychologie et imagerie de la mémoire humaine (Inserm/Université de Caen Normandie/École pratique des hautes études/CHU Caen/GIP Cyceron). Il a lancé avec l'historien Denis Peschanski le programme de recherches 13-Novembre sur l’évolution de la mémoire des attentats.  

La mémoire et les souvenirs

"La mémoire est un concept relativement large explique Francis Eustache, un concept qui comprend des savoir faire, des connaissances sur le monde, les connaissances générales sur soi. Et puis, il y a les souvenirs qui sont particuliers, qui sont singuliers, qui renvoient à un moment précis de notre vie, situé dans le temps, situé dans l'espace. C'est quelque chose qui s'est produit une fois et qui a une acuité particulière, une sensibilité particulière. Ce sont souvent des moments de changement ou des moments emblématiques d'une période de notre vie." 

Les souvenirs, ce sont un peu les cerises sur le gâteau de notre mémoire parce qu'ils nous permettent de bien nous situer dans la narration de notre vie.

L'oubli, partenaire de la mémoire

"Chez quelqu'un qui est en bonne santé, le statut de l'oubli est beaucoup plus positif. Francis Eustache poursuit : L'oubli, il faut le considérer comme une fabrication du tri. On ne peut pas conserver tous les tous les moments de notre vie quotidienne. C'est soit oublier les choses qui sont sans intérêt et les oublier définitivement. Mais quand ce sont des éléments de notre vie qui ont potentiellement de l'intérêt, cet oubli va plus être une mise en arrière plan. Mais si un événement nouveau survient, alors ces informations vont réapparaître à la conscience. C'est ça la grande différence entre la mémoire humaine, la mémoire biologique au sens large et la mémoire artificielle qui va conserver, mais sans vraiment hiérarchiser les informations."

La madeleine de Proust

Proust parle de l'édifice immense du souvenir, des sensations et des sentiments que l'on pensait à jamais oubliés et qui resurgissent de façon inopinée. La neuro anatomie explique ce phénomène.
Francis Eustache : "Les régions du cerveau qui sont responsables de ces sens (l'olfaction, la gustation) sont en lien direct avec les principales structures impliquées dans la mémoire, et notamment l'hippocampe. Il y a un lien direct et ça ne renvoie pas forcément tout de suite à un vrai souvenir, mais ça renvoie à une émotion particulière.

Ce qui est décrit dans les quatre pages sur la fameuse madeleine de Proust, c'est cette recherche du souvenir à partir d'une émotion particulière.

C'est à dire que le fait de boire cette tasse de verveine avec la texture bien particulière des petits morceaux de madeleines, renvoie le narrateur à une sensation particulière, une émotion particulière, et il lui faut une recherche très pointue, très volontariste pour parvenir au souvenir au bout de ces quatre pages."

"La particularité de l'olfaction et de la gustation, ajoute Sylvie Chokron, c'est que ça se passe complètement à notre insu. Qu'on le veuille ou non - et ça a été démontré - il y a une association entre l'odeur et un objet ou une scène qu'on est en train de mémoriser. Et c'est sans doute ce caractère automatique qui rend l'association encore plus solide au cours du temps."

Le smartphone, comme une mémoire externe

"On le remplit de photos qu'on va assez peu regarder finalement : "C'est comme si on avait ce réflexe maintenant d'ajouter à notre propre perception et à notre propre mémoire la perception et la mémoire du téléphone souligne Sylvie Chokron. Le risque, c'est qu'à force de déléguer les informations à une mémoire externe et de se dire que le téléphone a une mémoire plus efficace que la nôtre (parce qu'au moment où j'ai besoin de retrouver un code, une adresse, le nom d'un président, d'une capitale ou quoi que ce soit, je vais les vérifier dans mon téléphone) :

on risque de perdre nos propres connaissances en n'allant pas les chercher. 

Si on ne va pas chercher une trace en mémoire, le chemin pour y aller, le chemin de la mémoire, ça va être un champ de maïs à défricher. Donc, on ferait bien d'être très prudent dans l'utilisation de nos téléphones."

📖 LIRE : Les Nouveaux Chemins de la Mémoire. Le Pommier, 21 octobre 2020. 

La chronique "Choses vues" de Christophe André 

Les questions pertinentes de  Marie-Laure Zonszain.Ç

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