Des témoignages forts pour raconter le crime de l’inceste. Des enfances défigurées, avec en commun, une mémoire traumatique tatouée dans le corps et l’esprit. Une onde de choc qui bouleverse toute une vie… Et ce silence des victimes imposées par les abuseurs, les violeurs.

Faire face à l'inceste
Faire face à l'inceste © Getty / Christian Ender

Dans l’écrasante majorité, des hommes. 

Le silence érigé par les agresseurs en arme de destruction massive… Avec de graves dégâts collatéraux. 

Comment expliquer cette parole baillonnée ? Quelle est la complicité de notre société dans la cette conspiration du silence ? Comment se reconstruire après un inceste ? 

Selon un récent sondage de l’Ispos, 1 Français sur 10 affirme avoir été victime d’inceste

Le standard vous est ouvert au 01 45 24 7000, où vous pourrez témoigner de façon anonyme, sans oublier de nous laisser un message, une note vocale sur l’appli France Inter. 

Avec

  • Grégoire Delacourt, écrivain, L'enfant réparé, Éditions Grasset  
  • Charlotte Pudlowski Présidente et cofondatrice de Louie media, Ou peut-être une nuit  Éditions Grasset   
  • Bruno Clavier, psychologue clinicien et psychanalyste, L'inceste ne fait pas de bruit, ed Payot
  • Gwénaëlle Boulet  chronique Ma vie de parent  , Rédactrice en chef de Popi, Pomme d'Api

Témoignages

Ancien publicitaire devenu romancier Grégoire Delacourt a écrit le best seller adapté au cinéma. La liste de mes envies et a publié dans un tout autre registre le récit de l'abus sexuel dont il a été victime quand il était enfant par son père, L'enfant réparé.

"C'est très, très difficile de parler, de mettre des mots sur des choses qu'on ne peut pas formuler quand qu'on est très petit. Donc ce qu'on peut pas nommer on l'enfoui, ça vous dévore et on ne sait pas pourquoi. Et après, à qui peut on parler ? 

Il n'y a rien de pire que de donner le poids de son chagrin à quelqu'un d'autre. 

On a peur de pas être recueillie, de ne pas être accueillie avec nos chagrins, avec nos souillures, alors, on se tait. Et puis, il y a la honte, cette honte de nous mêmes. Est ce que c'est de notre faute? Qu'est ce qu'on a fait de mal? Pourquoi la personne qui devait nous aimer le plus, est capable de nous détruire? Et je crois que dans tous mes livres, sans le savoir, depuis le tout premier, c'est ce que j'écrivais."

Des mots qui cisaillent la bouche.

"Ces mots là sont nés avec ce livre. Ils ont commencé à bouger, à vibrer quand j'ai écrit, il y a trois ans, un roman qui s'appelait Mon père. Quand j'ai écrit ce roman, j'étais physiquement mal. Je suis tombé malade à l'issue de l'écriture de ce livre. J'avais mal au ventre. 

J'ai mal au ventre depuis 55 ans. C'est le lieu. C'est mon tombeau. Et on trouvait jamais. Qu'est ce qu'il y avait dedans ? En fait il y avait un petit enfant presque mort. 

J'ai continué à écrire. Le roman était fini mais j'ai continué à écrire et ça a donné trois ans plus tard, naissance à l'enfant réparé. Et pendant cette écriture, tout s'est assemblé. Tout était là. Il a fallu ce déclencheur de ce roman très dur qui est mon père, pour comprendre que l'enfant dont je parlais dans tous mes livres, c'était moi."

Le silence

Ou peut être une nuit. Inceste, la guerre du silence. Avant d'être un livre c'est un podcast signé Charlotte Pudlowki. Le silence, c'est le fil conducteur des témoignages de victimes d'inceste qu'elle a recueillis. A l'origine de ce podcast et de ce livre, l'inceste subi par sa mère qui ne lui dit rien avant ses 26 ans. Un silence qui raconte le puissant tabou de l'inceste. 

"Ça ne m'a pas surprise tant que ça, qu'elle ait été victime d'inceste parce qu'on soupçonne un peu toujours les secrets de famille et que ça faisait sens par rapport à ce que j'avais pu comprendre, d'une monstruosité que j'imaginais quelque part couler dans ma famille, mais je ne savais pas où. En revanche, ce qui faisait effectivement pas sens du tout, c'était ce silence. Je me suis dit : 

Si même ma mère, même dans ma famille où on est extrêmement proches, on ne peut pas se dire ça. Il y a quelque chose à comprendre sur ce silence

L'amnésie

Bruno Clavier est l'un des principaux représentants de la psychanalyse transgénérationnelle. Il a été victime d'un inceste et, démarche rare pour un psy, il a choisi de révéler cette intimité dans ses écrits. 

"Il y a un autre silence encore plus terrible, c'est celui de l'amnésie. Et moi, j'étais amnésique. Et justement, par rapport aux chiffres, quand on dit une personne sur dix, c'est une personne sur dix qui le dit. Il y a une deuxième catégorie, c'est ceux qui sont dans le déni. et puis il y en une troisième qui est celle de l'amnésie. Et toutes les patientes que je vois sont pratiquement toutes amnésiques.

L'amnésie, c'est un trou noir et plus elle est précoce, plus c'est un trou noir. C'est à dire qu'il y a des amnésies qu'on ne peut pas lever. Si on lève l'amnésie, la personne meurt. C'est un patient qui m'a dit ça : 

Si je me souviens, je meurs 

Ça veut dire que face à cette espèce de trou noir de l'amnésie, il faut observer. C'est un peu comme en physique. On ne voit pas les électrons, on en voit les effets. Eh bien, l'amnésie, on en voit les effets. Il y a 3 ou 4 signes qui sont évidents : L'hyper vigilance, une très grande nervosité. Il y a des maladies comme la fibromyalgie. Je ne suis pas le seul à parler de ça. Certains médecins commencent à s'y intéresser. Comme pour une maladie normale, on voit 3 ou 4 marqueurs, et à ce moment là, on peut soupçonner une amnésie."

Le recommencement permanent

Charlotte Pudlowski met en garde : "Ma crainte, c'est que le silence revient toujours et c'est ce que Suzanne Faloudi, qui est une féministe américaine, expliquait déjà dans les années 90 avec son livre Backlash.

La question de l'inceste est lié au patriarcat et c'est un enjeu de féminisme. 

Le backlash revient toujours et du coup, le silence revient toujours et il peut prendre différentes formes. Là, par exemple, le gouvernement a légiféré très vite, étonnamment vite quand même, pour se dire qu'ils ont vraiment pris en compte ce qui s'est passé cette année. Mais ça peut aussi être une manière de dire 'Les victimes ont parlé, il faut absolument les entendre' et d'en faire une espèce de bruit, au lieu de se concentrer sur la parole et de dépolitiser le sujet. Moi, je pense que le danger, il est là aussi." 

L'équipe