J'ai passé une demi-journée à écouter les motivations de néo-lepénistes, un samedi : le 21 novembre, dans mon bureau, à L’Obs . J’avais demandé à un institut de sondages, Ipsos, de convier une douzaine de néo-lepénistes, c’est-à-dire des électeurs qui avaient voté pour la première fois FN aux départementales de mars cette année, ou qui s’apprêtent à le faire dimanche aux régionales.

Il y avait là huit hommes et quatre femmes, entre 32 et 60 ans, habitant en Ile-de-France. Des petits employés, des cadres intermédiaires, une comptable, un prof d’espagnol, un électricien. Bref, ce que l'on appelle grossièrement des Français ordinaires. Tous fans de celle qu’ils n’appellent que « Marine ».

L’idée, c’était de leur demander de raconter ce qu’ils ont dans la tête et dans le ventre, ce qui les fait basculer à l’extrême droite. Et le résultat a été assez édifiant.

D’abord, il y a ce que j’ai vu : la peur. Nous étions une semaine après les attentats et les électeurs invités ont traversé la place de la Bourse (où est situé le journal) quasiment terrorisés parce qu’elle était… vide. Et oui, le week-end, il n’y a personne place de la Bourse. Et donc pas de policiers, pas de militaire. « Vous vous rendez compte, on n’est pas protégé », a dit une femme. « Si ça se trouve, ça peut péter là, en bas de l’immeuble » a ajouté un autre. Une jeune femme graphiste a raconté avoir eu « la trouille de sa vie » parce qu’elle avait croisé une femme en niqab dans le métro et qu’elle a cru qu’elle allait, je la cite, « faire péter toute la rame ».

Ces électeurs ont d’abord peur des attentats, c’est plutôt compréhensible et d’ailleurs, ce ne sont pas les seuls. Mais ce qui m’a frappé, c’est que cette peur incontrôlable portait sur tous les étrangers, sans aucun distinction. « Les migrants, c’est l’armée de Daech qui est rentrée ! », a balancé Caroline. Son voisin, Yves, a ajouté : « Et d’ailleurs, les migrants, s’ils ne sont pas déjà terroristes, qu’est-ce qui prouve qu’ils ne vont pas le devenir ? »

Terroristes, migrants, donc, le lien a été établi et très vite, on est passé aux musulmans. Là aussi en général, sans aucune distinction. Chacun y est allé de son anecdote, vécue ou rapportée, réelle ou fantasmée, pour dénoncer une « invasion ». Une bagarre dans une cour d’école, un sapin de Noël soi-disant interdit de séjour dans l’entrée d’un supermarché, et à l’arrivée un festival de propos xénophobes sur, je cite « ces musulmans qui donnent des prénoms à coucher dehors à leurs gosses parce qu’ils ne veulent pas s’intégrer » ou encore : « Si on aime pas la France, on se casse en Islam ou dans un autre pays où la merde est tolérée ».

Et cela a abouti à un cri du cœur repris par plusieurs présents: « On ne voit que les Arabes ou les Juifs, comme si on devait s’excuser d’être Français ! »

Voilà, j’en passe et des pires.

Au bout de deux heures et demi d’une telle séance, je peux vous dire qu’on en sort un peu fatigué. Mais aussi mieux éclairé sur les ressorts du FN. Et un peu inquiets quant au chemin à parcourir pour ramener ces électeurs perdus, qui sentent abandonnés ou méprisés par les politiques, dans le giron des partis républicains.

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