Emission spéciale, présentée par Laurent Delmas. Entre archives et témoignages, retour sur la carrière d'un grand cinéaste cinéphile.

Bertrand Tavernier
Bertrand Tavernier © Getty

Tout a commencé pour nous en 1974, avec les premières images de L'Horloger de Saint-Paul, une petite fille à l'intérieur d'un train de nuit qui regarde une voiture brûler sur une musique très rythmée de Philippe Sarde. Cette petite fille s'appelle Tiffany Tavernier et c'est son père, Bertrand, qui est derrière la caméra pour son premier long métrage de fiction. 

21 autres suivront jusqu'à 2013 et son Quai d'Orsay. Le cinéma et rien d'autre pour détourner le titre de l'un des films de Bertrand Tavernier. Le cinéma, partout et toujours comme un immense appétit de films jamais assouvi. Avec, dans les premiers films, un double de cinéma étonnant en la personne de Philippe Noiret, dans la peau d'un horloger de Lyon, d'un régent de France, d'un juge d'Ardèche, d'un flic d'Afrique ou d'un militaire du 14-18. De quoi nous identifier aussi à ces rôles pétris de doutes et d'humanité. Et Bertrand Tavernier était ainsi : un truculent pudique, un outre-mangeur gourmet, mais aussi un cœur tout brut, capable de se révolter haut et fort. 

Si on citait chaque titre de ses films, histoire de convoquer nos souvenirs, nos émotions, de réveiller des images enfouies portées par Noiret et Christine Pascal, Marielle, Isabelle Huppert, Nathalie Baye, Piccoli, Romy Schneider, Michel Aumont et tant d'autres encore.? Citer chaque titre de film, puisque c'est d'abord ainsi que Bertrand Tavernier est entré dans nos vies et nous a donné régulièrement de ses nouvelles. 

  • L'horloger de Saint-Paul
  • Que la fête commence
  • Le juge et l'assassin
  • Des enfants gâtés
  • La mort en direct
  • Une semaine de vacances
  • Coup de torchon
  • Un dimanche à la campagne
  • Autour de minuit
  • La passion, Béatrice
  • La vie et rien d'autre
  • Daddy Nostalgie
  • L 627
  • La fille de d'Artagnan
  • L'appât
  • Capitaine Conan
  • Ça commence aujourd'hui
  • Laissez passer
  • Holly Lola
  • Dans la brume électrique
  • La princesse de Montpensier
  • Quai d'Orsay

Il avait le cinéma chevillé au corps, un rapport affectif, affectueux et terriblement communicatif. C'était un cinéaste qui aimait le cinéma. Et ce n'est pas toujours un pléonasme. 

Pendant ces deux heures, nous vous invitons à un voyage dans le cinéma de Bertrand Tavernier avec, par ordre d'apparition sur l'écran, Laurent Heynemann, Stéphane Lerouge, Philippe Torreton, Michel Hazanavicius, Julie Gayet, Thomas Chabrol, Michel Alexandre et Thierry Frémaux..

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Philippe Torreton a tourné quatre films sous la direction de Bertrand Tavernier : "C'est une part de ma vie. Ces quatre films ont représenté presque une décade à le côtoyer, à diner avec lui, à préparer des films, à en regarder. Il m'a fait découvrir plein de choses. Des musiques, des livres, des gens, des univers.

Il était d'une grande timidité et le rapport humain lui était compliqué, comme nous on l'entend, c'est à dire, dire bonjour, prendre des nouvelles des uns et des autres. Tout ça, il ne savait pas très bien faire. Il regardait tout le temps par terre quand il parlait en public. Effectivement, le nombre de débats qu'on a fait après les films où il se faisait violence pour parler aux autres. Le moyen qu'il avait trouvé, c'était le cinéma. Donc, vous conseiller des films, ce n'était pas professoral de sa part. C'était une façon de vous témoigner son amitié, son respect, son envie de communiquer avec vous. Il fallait que ça passe par le cinéma. En dehors, il était très malhabile."

C'était vraiment un albatros. Il n'était bien que quand il volait avec une caméra, mais quand il se posait par terre, c'était compliqué pour lui. 

C'est sur une scène de théâtre que Tavernier a découvert Philippe Torreton : "Là où il était très fort, c'était pour choisir ses acteurs. Il passait beaucoup de soin, beaucoup de temps aussi à choisir, à aller voir les acteurs là où ils étaient, là où ils jouaient, partout, dans le théâtre privé, dans le théâtre subventionné, à Paris et en province. C'est un des rares réalisateurs qui était autant dans les salles de théâtre et du coup, il avait une grande connaissance des acteurs. Il prenait beaucoup de soin à choisir, même pour les tout petits rôles. Il voulait que ça sonne juste et c'était sa façon de diriger, c'était dans le casting, dans le fait de vous choisir."

Ainsi, Philippe Torreton se souvient de la préparation de Capitaine Conan : "Il ne m'a jamais parlé du personnage. Paradoxalement, jamais. La seule chose qu'il m'ait dite, c'était bien avant le tournage. A l'occasion d'une lecture où il avait dit des choses à tout le monde, sauf à moi. Donc à la fin, je lui dis 'mais la façon dont j'ai lu le rôle, ça va ?' 

'Oui, oui,' il dit 'moi, de toute façon, je voudrais qu'on ait du mal à te suivre.' 

Alors, je lui dis 'mais comment ça ?' 

'Je voudrais qu'on soit embêté avec la caméra à te suivre. C'est toi qui donne le ton du film, le rythme du film et c'est à  nous de nous adapter à toi et pas l'inverse.'

C'est tout ce qu'il m'a dit, mais c'est fondamental."

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Un cinéaste engagé et cinéphile

Michel Hazanavicius : "C'était un concentré de bienveillance. Il fait partie dans cette génération de réalisateurs qui m'ont accueilli à bras ouverts, avec le sourire, comme Costa-Gavras, comme Lelouch, comme Alain Corneau. Voilà des gens qui étaient aussi investis dans les organisations professionnelles, dans l'intérêt collectif, dans l'intérêt général. Donc, un investissement qui était au-delà de leur métier de réalisateur ou scénariste ou producteur. Et donc, ils se battaient un peu pour l'intérêt général. Ils vous accueillaient à bras ouverts, en vous parlant de cinéma et en vous parlant de vos films avec une cinéphilie ultra joyeuse."

Il y avait quelque chose de très agréable, très convivial, très facile. C'est quelqu'un qui vous faisait vraiment du bien. 

"Moi, c'est le puits de culture qui va me manquer. Dès que j'avais un doute sur quelque chose, c'était le plus fiable. Je suis en train de travailler sur un film. Je cherchais une anecdote qui parle de cinéma, c'est Bertrand que j'ai appelé. C'était il y a un mois et demi. Il m'a raconté tout de suite cinq anecdotes qui allaient dans le truc. Et puis il m'a rappelé trois heures après pour m'en raconter cinq autres. 

Ce que j'adorais chez lui, c'était comment s'exprimait cette espèce de cinéphilie sans fond, où il passait toujours de ce qu'il y avait de bien dans un film à ce qu'il y avait bien dans un autre film. C'est à dire qu'un acteur lui faisait penser à la scène d'un film qui était extraordinaire, qui lui faisait penser à une scène dans un autre film un peu similaire, extraordinaire pour d'autres raisons qui lui faisait penser à un autre film qui était très mauvais, mais dans lequel il y avait une actrice qui était géniale, qui avait joué dans un film, etc. C'était une espèce de jeu de piste. Quand vous mettiez le doigt dans cette discussion, ce qui l'arrêtait, c'était la fatigue ou un autre rendez-vous. Mais dans tous les cas, il y a là un truc hyper joyeux parce que même dans les films pas terribles, il trouvait le truc qu'il adorait." 

En plus les films pas terribles, c'était son dada. Le rire de Bertrand quand il vous parlait d'un film mauvais, mais mauvais avec bienveillance, voir jusqu'où les mecs pouvaient aller, c'était son grand plaisir.

Une filmographie éclectique

Julie Gayet, qui a tourné dans le dernier film de Bertrand Tavernier, Quai d'Orsay : "Quand on regarde la filmographie de Bertrand, il passe d'un genre à un autre et donc on ne peut pas être surpris de ça. Au contraire, c'est toute sa modernité. Je me souviens que le producteur Frédéric Bourboulon me disait qu'il avait voulu, pour ce film, changer d'équipe, prendre une jeune équipe pour se surprendre, pour se réinventer. Ça c'est Bertrand. Il avait envie de se réinventer. 

Je me souviens de la première fois qu'on a projeté le film à l'étranger. C'était à Toronto, avec de grands cinéphiles qui étaient là pour Bertrand. Les Nord-Américains étaient morts de rire. Il disaient "enfin les Français se moquent de leurs diplomatie". Il était heureux, Bertrand, parce que en France, parfois, certains pensaient que Quai d'Orsay, c'était au premier degré, que ça allait être sérieux." 

Le scénario et des feuilles de service du tournage de "Quai d'Orsay" annoté par Bertrand Tavernier apporté par Julie Gayet
Le scénario et des feuilles de service du tournage de "Quai d'Orsay" annoté par Bertrand Tavernier apporté par Julie Gayet © Radio France / Mathilde Verfailie

Thomas Chabrol : "Je me souviens d'avoir assisté à la projection à laquelle assistait Dominique de Villepin et j'étais assis à côté de Bertrand. Et on voyait Villepin de dos, qui parfois riait, pas toujours et qui, à la fin, a dit de façon très élégante : 'Il y a parfois de l'exagération, mais tout n'est pas faux'."

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Le festival Lumière

Thierry Frémaux qui en est le directeur se souvient de la passion intarissable de Bertrand Tavernier : "J'avais même un truc. Parfois, je défaisais ma montre et je la lui montrais pour lui dire qu'il était temps de partir. On en a fait des présentations à Lyon, en France et à l'étranger. Une idée amenait l'autre. Et c'est pour ça que je lui avais demandé de faire ce film sur le cinéma français, parce qu'il y avait quelque chose d'une conversation. 

Bertrand était le plus grand 'conversationnaliste' de cinéma avec Tarantino et Scorsese. Et quand vous aviez les trois ensemble, c'était en effet interminable. 

Bertrand Tavernier et Thierry Frémaux
Bertrand Tavernier et Thierry Frémaux © Getty

Et en cinéphilie, c'était fou parce que Bertrand ,connaissait très bien cinéma américain, et le cinéma français, mais il connaissait aussi très bien le cinéma japonais, très bien le cinéma italien, très bien le cinéma anglais. Et puis, soudainement, il allait parler avec Fernando Solanas, qui lui aussi est parti cette année, parce qu'il connaissait très bien tout le cinéma de libération de l'Amérique latine des années 70.

Ces dernières années, après dix ans de festival Lumière, de prix Lumière, on avait voulu lui donner un prix Lumière d'honneur. Et on n'a pas osé.

On voulait lui faire la surprise. On n'a pas osé. On n'a pas eu l'audace de le faire de peur qu'on nous le reproche. Qu'on parle d'entre soi, de choses comme ça. Ce soir je le regrette bien parce que lui a fait tellement d'hommages aux autres." 

Il aura passé sa vie à rendre hommage aux autres.  

Bertrand Tavernier sur France Inter

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