D’où nous vient cette certitude que manger « ensemble » est de l’ordre du sacré ?

un repas en famille
un repas en famille © Getty / Klaus Vedfelt

Idées reçues, une chronique en partenariat avec Psychologies magazine.

Avez-vous une idée du temps que nous passons chaque jour à table pour nous restaurer ? Deux heures et vingt-deux minutes, en moyenne. Un record ? Disons plutôt une exception culturelle qui, au fil des décennies, nous encourage, coûte que coûte, à préserver nos pauses repas. Puisque nous nous attablons environ cent mille fois au cours de notre existence, c’est vrai, autant en profiter. Et déguster.

Avec, toujours, ce vieux présupposé en tête : le faire à plusieurs, c’est mieux… Pour la santé autant que pour le bien-être collectif. Les moralistes nous le serinent d’ailleurs à tout bout de champ : « S’il n’y a pas de repas de famille, c’est qu’il n’y a pas d’esprit de famille !»

D’où nous vient cette certitude que manger « ensemble » est de l’ordre du sacré ? Pourquoi vantons-nous, à ce point, les vertus de la « commensalité » pour l’équilibre de la famille et de notre psyché ?

L’origine de ce puissant a priori remonte sans doute à la fameuse Cène du Nouveau Testament qui nous enjoint, depuis deux mille ans, à « partager » pour « communier tous ensemble». Mais, depuis quelques années, on peut aussi le raccrocher au fantasme, si répandu, de la famille Ricorée : la nappe vichy autour de laquelle tout le monde se presse en riant, vous vous souvenez, c’est si charmant. Sauf que, si l’on est un tout petit peu honnête, on peut bien tenter de l’admettre : dans la réalité, le repas familial est plus souvent l’occasion de « se bouffer le nez » qu’un pur moment de félicité.

Mais alors pourquoi insistons-nous ? Pourquoi même en redemandons-nous de ces repas familiaux pourtant parfois si compliqués ?

Comme le souligne la psychanalyste Catherine Grangeard qui est spécialiste des troubles de l'alimentation, la question soulevée par le cliché de la tablée collective, est en fait celle de la « norme ». Or, parce que la norme s’occupe du général sans s’attacher aux cas particuliers, nous devrions sans doute plus souvent l’interroger : "cette « normalité » du repas en commun est-elle vraiment adaptée à mon histoire, à mon foyer ?"

Et, dans certains cas, la réponse ne fait pas un pli : l’injonction à manger ensemble n’est pas du tout fondée. Parce qu’elle néglige toute singularité, on peut même dire qu’elle est parfois largement critiquable. Combien de patients, sur le divan, racontent ainsi à quel point ces rendez-vous obligatoires autours du repas familial finissent par les “gaver” ? Telle cette épouse, au petit appétit, qui ne supportait plus les remarques désobligeantes de son mari. Ou bien le cas de cet ado qui redoutait toujours que s’expriment, à table, les conflits latents qui minaient ses parents…

Que préconise la psychanalyse ? Dire “Halte, que chacun mange comme il lui plait" ?

Disons que, plutôt que de céder à la pression sociale, mieux vaut interroger son cas particulier et négocier, de temps en temps, le droit de s’échapper pour mieux se préserver ! Car, qu’on se le dise : manger en groupe n’est aucunement « indispensable ». Pour beaucoup, ce préjugé se révèle même fragilisant, quand il faudrait, au contraire, trouver la force de se questionner : "Pourquoi ces repas me paraissent-ils si compliqués ? Qu’est-ce que cela dit de nous, de nous tous ensemble ?"

Mais pour oser répondre, encore faut-il cesser de voir le repas commun comme une solution miracle pour resserrer les liens… D’où ce conseil de Catherine Grangeart :

À l’heure de vous nourrir, redonnez donc de la valeur à votre liberté en regardant ce que vous mettez dans votre assiette, plutôt que de juger l’endroit où vous la posez

► EN SAVOIR PLUS | Le blog de Catherine Grangeard

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