Pendant la guerre de 14/18, dans des conditions extrêmement précaires, Suzanne Noël, la première femme à réparer des visages, opère les ''gueules cassées", les blessés de la face, pour leur redonner une identité. Une vie à sauver des vies. A recoudre un peu l’Humanité.

Suzanne Noël naquit en 1878 à Laon, dans une famille bourgeoise. Après son mariage avec un jeune toubib, elle entreprend des études de médecine. En 1908, elle est nommée externe des hôpitaux de Paris dans le service du professeur Morestin, pionnier de la chirurgie maxillo-faciale, dont la réputation est telle qu’Al Capone tentera plus tard de le faire venir à Chicago pour effacer sa fameuse balafre ! En 1912, Suzanne est reçue brillamment à l’Internat et se perfectionne alors dans la chirurgie maxillo-faciale. Ce qui l’amène notamment à réparer, sur le visage de Sarah Bernhardt, les dégâts d’un lifting désastreux subi aux USA .

Au début de la guerre 14 / 18, Suzanne rejoint le professeur Hyppolite Morestin à l'hôpital militaire du Val-de-Grâce. Auprès de son ancien professeur, elle se forme rapidement aux techniques extrêmement délicates de la chirurgie réparatrice. Rappelons qu’outre un million et demi de morts, la Grande Guerre laissera sur le carreau des centaines de milliers d’infirmes et d’estropiés dont les Gueules Cassées, soldats défigurés par des blessures épouvantables et pathétiquement contraints de porter des faux nez ou des masques bricolés qui leur donnent des visages grotesques, voire effrayants. Ces Gueules Cassées sont évoquées notamment dans des films comme La Chambre des Officiers ou Au revoir là haut. Suzanne, aux côtés de Morestin, va contribuer à l’effort de guerre en redonnant face humaine à des centaines d’hommes qui sans elle, seraient restés défigurés.  Car Suzanne est une chirurgienne hors pair qui, au prix de transplantations et de greffes jamais osées avant elle, recrée avec art et dextérité de nouveaux visages.                                                                  

Après les tragédies de la guerre, Suzanne va vivre une suite de tragédies personnelles. Son premier mari meurt en 1918 ; remariée en 1920, elle perd sa fille unique, emportée par la grippe espagnole ; et en 1924 son second  mari, André Noël, se suicide. 

Survivant à ces chagrins, c’est comme si Suzanne Noël allait se reconstruire (pour employer un terme que je n’aime pas trop) en reconstruisant les autres. Elle ouvre un cabinet de chirurgie réparatrice où elle refait des nez, rabote des mentons, et étend ses compétences aux autres parties du corps. Tout en redonnant du galbe aux poitrines, aux cuisses et aux fessiers, elle fait progresser la chirurgie plastique en inventant des techniques comme le dégraissage par aspiration (l’actuelle _liposuccion).  _Ses patientes viennent des beaux quartiers, mais elle opère aussi des vendeuses, des secrétaires. Au delà de sa portée esthétique, la chirurgie plastique, pour Suzanne Noël, est un levier de l’émancipation sociale. Dans les années 30, pour leur redonner de la jeunesse, et leur permettre de retrouver du travail, elle se met à opérer gratuitement des ouvrières licenciées parce que jugées trop vieilles. 

Il était donc logique que parallèlement à ces activités, Suzanne Noël s’engage dans le combat féministe en fondant le premier club de l’association internationale "Soroptimist", qui défend les femmes dans la conquête de leurs droits. En 1923, elle appelle les femmes qui travaillent à faire la grève de l’impôt puisque l'état ne leur reconnaît aucun droit. (déjà en 1880, Hubertine Auclert, que j’avais évoquée ici–même) avait appelé à cette grève. C’est dire si les militantes féministes furent opiniâtres !  

En 1928, Suzanne reçoit la Légion d'Honneur et la Reconnaissance de la Nation, pour sa contribution à la notoriété scientifique de la France sur la scène internationale. Au printemps 1936, elle manque perdre la vue. Opérée avec succès, elle ne peut plus cependant exercer au même rythme qu'avant. Pourtant, durant la seconde guerre, dans la clandestinité, elle métamorphose le visage de Résistants et de personnes juives recherchées par la Gestapo et la police collabo. A la Libération, elle efface quand c’est encore possible les séquelles physiques de rescapés de l’extermination nazie. Elle donne des conférences dans le monde entier, tant pour promouvoir l’émancipation des femmes que pour vanter les bienfaits de la chirurgie plastique. 

Suzanne Noël meurt en 1954.  Aujourd’hui 11 novembre, à Annecy, dans le cadre des commémorations du centenaire de la fin de la Grande Guerre, a été érigée une sculpture représentant deux mains géantes, sculpture dédiée à Suzanne Noël.

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