Voici le récit d’une vie brûlante, écrit à la hâte dans sa cellule par une jeune femme de vingt-neuf ans qui se doute qu’elle va mourir : "Si je raconte tout cela avec tant de franchise, c’est parce que je m’attends de toute manière à être fusillée."

Evguénia Markon, prononcé en russe Iévguénia Markonne nait en 1902 à Moscou. Quand éclate la Révolution d'Octobre, jeune fille pleine de rêves et rebelle, elle est exclue de son lycée pour avoir dénoncé l'autoritarisme des enseignants. Persuadée que les délinquants et les prostituées, sont le véritable lumpen prolétariat d’où surgira la Révolution, elle veut devenir journaliste tout en partageant la vie de ces déclassés. Libertaire,  elle appelle à soutenir l'insurrection antibolchévique des marins de Kronstadt.

Elle rencontre alors le poète futuriste Iaroslavski. Déjà inquiété par la Tchéka pour ses idées anarchistes. et ‘’Biocosmistes’’ (les bio-cosmistes qui croient à l’immortalité terrestre  préconisent la cryogénisation de tout être vivant pour le faire renaître dans un monde meilleur). En dépit du caractère fantasque de Iaroslavski,  Evguénia, follement éprise, l'épouse.  En mars 1923, elle tombe sous un train qui lui broie les deux pieds ce qui la condamne à marcher grâce à deux prothèses. Et pourtant elle dira ‘’c’est un événement si insignifiant pour moi que j’ai failli oublier de le mentionner dans mon autobiographie ; en effet qu’est-ce que la perte de deux membres inférieurs en comparaison de cet amour si grand qu’était le nôtre, de ce bonheur si aveuglant’’.

Commence une vie d’amour, de création et d’errance à travers toute l’URSS, au cours de laquelle Alexandre et Evguénia  donnent  des conférences anti - religieuses et antibolchéviques. En 1927, avec pour seul bagage une machine à écrire,  ils arrivent clandestinement à Paris. 

Eugénia voudrait rester en France mais Alexandre prend le risque de rentrer à Léningrad où  il est arrêté par le Guépéou et  condamné à cinq  ans d'internement sur une île de la Mer Blanche. Tout en entreprenant des démarches pour faire libérer son mari, Evguénia survit parmi ses amis clochards, prostituées et truands en vendant des journaux et des fleurs et  en s’adonnant au vol à la tire.  En 1930, interpellée pour vols, elle est condamnée à l'exil en Sibérie où elle  fait diseuse de bonne aventure, avec « un succès incroyable ». Condamnée pour récidive, elle s’échappe pour se rendre aux îles Solovki dans l’espoir  de faire évader son mari. Mais celui-ci, condamné à mort, est exécuté. Reprise, Evguénia est à son tour condamnée à la peine capitale pour ''terrorisme''. Dans les mois qui précèdent son exécution, femen avant l’heure, elle se fait tatouer sur les seins « Mort aux tchékistes ». Elle  mourra d’une balle dans la nuque non sans avoir  craché au visage de son bourreau celui -là même qui avait assassiné son mari.

Ainsi fut ma vie, la vie d’une écolière – révolutionnaire, d’une étudiante – rêveuse, d’une amie du grand homme et poète Alexandre Iaroslavski, d’une éternelle vagabonde, d’une conférencière antireligieuse itinérante, d’une feuilletoniste, d’une vendeuse de journaux de rue, d’une voleuse au long casier judiciaire, d’une bohémienne diseuse de bonne aventure

Mon autobiographie, texte d’une grande qualité littéraire, daté du 3 février 1931, a été découvert en 1996 dans les archives de la Tchéka. Alors que la plupart des victimes de la Terreur stalinienne finissaient par avouer des crimes imaginaires, Evguénia, quatre mois avant son exécution, avec un courage inouï, réaffirme des opinions dont la moindre valait la mort. 

Diseuse de bonne aventure, voleuse, elle sera arrêtée puis déportée en Sibérie, où elle écrira le récit bouleversant de sa vie. Elle sera exécutée en 1931, à l’âge de 29 ans.

Ce texte extraordinaire est publiée sous le titre Révoltée d’Evguénia Iaroslavskaïa-Markon, traduit du russe par Valéry Kislov, Seuil / Fiction & Cie, en février 2017, et en poche dans la collection Points.

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