8 janvier 1929 : une jeune femme tunisienne ose prendre la parole à visage découvert dans une réunion publique, et en profite pour dénoncer la polygamie... Elle s'appelle Habiba Menchari.

Dans Siné Madame, le nouveau journal satyrique féminin, il y a une rubrique _La Femme oubliée_. Il était une femme tunisienne, (comme la dessinatrice Willis qui fait la couverture de Siné Madame) : Habiba Menchari.

Habiba Menchari naît en 1907 à Tunis, ville alors cosmopolite. Les élites des diverses communautés s’accordent sur un point, l’accès à l’autonomie. Bientôt les nationalistes réclameront l’indépendance. Entre eux, le débat porte sur la meilleure façon de s’opposer au colonialisme. Faut-il défendre les coutumes et les traditions religieuses ou envisager une modernisation du pays ? La condition des femmes est donc un sujet majeur.  

Dès 1912, _L’esprit libéral du Coran_, livre co-signé par Abdelazziz Thaalbi, un des pères fondateurs du nationalisme tunisien, souligne que l’Islam préconise l’instruction des garçons comme des filles, et se prononce pour la suppression du voile, ce qui déclenche des polémiques qui ne sont pas près de s’éteindre. En effet pour beaucoup de Tunisiens, dévoiler les femmes mettrait en péril une société aux fondements patriarcaux.

Dans ce contexte grandit la jeune Habiba Ben Jelleb. La mère d’Habiba, encouragée par un officier français progressiste (il y en eut), scolarise deux de ses filles. C’est ainsi qu’Habiba, à l’issue de la classe de 3ème, obtient le brevet élémentaire, ce qui à l’époque est exceptionnel pour une jeune musulmane. 

Devenue assistante du greffier au tribunal de Tunis, elle fait la connaissance d’un avocat, Abderrahmane Menchari, ancien combattant de la guerre de 14-18. Ils se marient en 1925. Ouvert aux idées nouvelles, Abderrahmane apporte tout son soutien à Habiba quand elle décide de ne plus porter le voile. Il l’encourage encore quand elle adhère à la section féminine de la S F I O. C’est alors qu’Habiba va frapper très fort...

Le 8 janvier 1929, dans une réunion publique organisée par l’Essor, association culturelle progressiste, elle monte à la tribune, tête nue. Le thème de son intervention : « La femme musulmane de demain. Pour ou contre le voile ».

Dans la salle comble, des représentants du lobby colonial côtoient une centaine de femmes voilées. Qu’à cela ne tienne, Habiba Menchari se lance

Nous ne voulons plus de ce voile que l'arbitraire des hommes de notre sang nous oblige à porter. Nous n'en voulons plus parce qu'il est le symbole de la servitude dans laquelle nous vivons et de la misère matérielle et morale qui décime nos familles et qui nous met à la merci de l'étranger.

Pour Habiba, la libération de la femme tunisienne doit surtout passer par l’éducation. Elle cite en exemple Tawhida Ben Cheikh, première bachelière tunisienne partie suivre des études de médecine à Paris. Les réactions dans la salle sont plutôt hostiles, la controverse est vive. Un jeune avocat, Habib Bourguiba, dit s’opposer à l’abolition immédiate du voile pour des raisons de priorité politique. Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Habiba Menchari n'interviendra plus dans la vie publique. Mais ses idées font leur chemin... 

28 ans plus tard en 1956, le même Bourguiba, instaurera un programme ambitieux de laïcisation et d’émancipation des femmes tunisiennes en instaurant le libre consentement au mariage, en prohibant la polygamie et en interdisant le port du voile dans les écoles et dans les administrations ! 

Habiba Menchari encouragera la carrière de sa fille Leïla qui deviendra une remarquable décoratrice et designeuse, elle incitera aussi le jeune Azzedine Alaïa à partir pour Paris… Elle meurt en 1961.

Comme l’écrit Sophie Bessis dans Les Valeureuses (Editions Elyzad) qui relate la vie de cinq tunisiennes dans l’Histoire :

_Avec Habiba Menchari, l’Histoire résume une vie toute entière dans un seul épisode. Mais l_a mémoire collective a transformé l’éphémère héroïne, en véritable mythe, en étendard d’une revendication de liberté dont elle a contribué à ouvrir le chemin.

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