Caroline Rémy, dite "Line", la future Séverine, première grande journaliste, libertaire... et féministe, pourtant ignorée des dictionnaires !

Portrait de Séverine par Louis Welden Hawkins, peint vers 1895 (exposé au Musée d'Orsay). Photo par Sailko (CCA3)
Portrait de Séverine par Louis Welden Hawkins, peint vers 1895 (exposé au Musée d'Orsay). Photo par Sailko (CCA3)

Caroline Rémy, dite "Line",  la future Séverine, nait en 1855 à Paris dans une famille petite bourgeoise et conformiste. Adolescente, la jeune fille rêve d’être actrice. Sa mère s’oppose à cette vocation. Line sera institutrice ou… mariée ! 

A 16 ans et demi, elle épouse un homme plus âgé qu’elle, mais déchante vite. Après avoir mis au monde un garçon, elle quitte le domicile conjugal. Elle vivote en jouant des petits rôles au théâtre et en donnant des leçons de piano. A 23 ans, elle entre comme lectrice au service d’une riche veuve suisse dont le fils tombe raide dingue amoureux de Line. Le couple s’installe à Bruxelles, où Line va faire une rencontre décisive : celle de Jules Vallès. Le grand écrivain, auteur de L’Enfant, Le Bachelier, L’Insurgé s’était exilé en Belgique pour fuir la féroce répression versaillaise. 

Entre Jules et Line c’est le coup de foudre (plus intellectuel que sensuel). Auprès de lui, elle s’initie aux idées libertaires, à l’écriture et au métier de journaliste. En 1880, à Paris, après l’amnistie des Communards, Line devient la secrétaire de Vallès. Ensemble, ils créent un  journal Le cri du Peuple où Line publie son premier article qui dénonce la politique coloniale de Jules Ferry, papier signé "Séverin", pseudo bientôt féminisé en "Séverine".

Après la mort de Vallès, Séverine dirigera le journal jusqu’en 1888. Certes, elle n’est pas la première femme à écrire dans un journal, mais elle est la première qui en fit une profession à part entière. Notons-le : c’est après avoir d’abord officié dans la grande presse, que Séverine, s’engagea par la suite dans une presse plus spécifiquement féministe. Elle recrute notamment un journaliste, Georges de Labruyère, qui introduit dans la presse française le journalisme d’investigation (inventé je le rappelle par l’américaine Nellie Bly).

Ainsi, Séverine se déguise en ouvrière pour un reportage sur la grève menée par les "casseuses de sucre"  dans une  raffinerie parisienne. Puis en 1889 à Saint Etienne, cent mineurs périssent dans un coup de grisou. Séverine, en costume de mineur, descend au fond de la mine. (A noter qu’elle ouvre une souscription pour aider les familles des victimes, ce qui lui vaut dans la presse réactionnaire le surnom de Notre Dame de la Larme à l’œil). 

Quand éclate l’affaire Dreyfus, elle se range aux côtés de Zola et adhère à la Ligue des Droits de l’Homme. Notons qu’elle fonça  interviewer le Pape Léon XIII après qu'il eut dénoncé l’antisémitisme ! Dans les autres journaux auxquelles elle collabore, Séverine use d’autres pseudos : Jacqueline pour Le Gil Blas, Renée pour Le Gaulois. Non sans malice, dans Le Gaulois, elle écrit un  article sur… Séverine !, et dans le Gil Blas, Jacqueline critique Renée... Elle connaît désormais la célébrité, mène grand train, et des rumeurs courent sur sa vie amoureuse. Renoir peint son portrait où elle apparaît dans tout l’éclat de sa beauté. 

Survient une autre rencontre importante, celle de Marguerite Durand, qui en 1897 crée La Fronde,  seul quotidien  entièrement géré, rédigé et diffusé par des femmes. Ce journal qui traite tous les sujets : politique, sport, finance, culture, est tiré jusqu’à 50 000 exemplaires. Des crieuses de journaux l’annoncent au cri un tantinet provoc’ de : "_Demandez La Fronde, l’organe des femmes_". En collaborant à La Fronde, Séverine va résolument s’engager aux côtés des "féministes". Elle défendra sans relâche l’émancipation des femmes. Dans "Les notes d’une frondeuse", alliant l’ironie à la virulence, elle réagit aux attaques et aux moqueries misogynes. Ainsi publie-t-elle une série d’articles visionnaires intitulée : "L’éternel masculin".

Quand on lui suggère d’être candidate à la Légion d’honneur, elle rétorque : ‘’Moi, une rosette sur la poitrine ? mais… la nature m’en a déjà donnée deux !’’  En 1914, elle participe à la première manif féministe qui rassemble plus de 6000 femmes suffragistes.

En 1927, elle prend la défense des anarchistes Sacco et Vanzetti. 

Elle meurt en 1929, inquiète de la montée des idées totalitaires et fascistes. Son enterrement rassemble une foule immense. A Pierrefonds, sur sa tombe de granit rose, elle avait demandé que soit inscrit ces mots :

J’ai toujours travaillé pour la paix, la justice et la fraternité.

Total respect pour Séverine.

L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.