les réseaux sociaux donnent l’illusion à la jeunesse d’aujourd’hui de pouvoir atteindre la perfection. La beauté physique devient une compétition acharnée...

C’est l’histoire d’une feuille A4,

qui n’avait rien demandé, habituée qu’elle était, à être photocopiée, griffonnée, découpée, déchirée, roulée en boule froissée, bonne à jeter, vite oubliée, vite remplacée et qui, du jour au lendemain, passe de main en main, se trouve photographiée, flashée, copiée, cent mille fois envoyée, plus encore partagée, starifiée en un mot… Quelques jours à peine, et, sur les réseaux sociaux, cette feuille A4, pas si banale, devient virale, devient l’emblème, devient le totem, oui, dans le monde entier, d’une jeunesse qui aime les défis à relever. Et pourtant elle, non, elle n’avait rien demandé.

Tout est parti de Chine, un mois de Février. On a la taille fine et on veut le montrer. Jeunes filles de bonne famille, un chouilla désoeuvrées, on aime se regarder. Se scruter, s’évaluer, se soupeser, s’ausculter, et avec les copines, aller vite comparer. La balance, c’est fait. Le poids, c’est surfait. Ici on veut la ligne, on veut qu’elle se dessine, au plus près de nos os - la chair, c’est pour les gros. Mais comment mesurer ? Tiens… La voilà, la feuille de papier. Sur le bureau, posée, prête à l’emploi on dirait. Alors toi, viens donc voir par là. Viens donc avec moi, pose toi là feuille blanche, juste devant mes hanches. Toi et moi, on se met, devant la glace, pas bouger: ô joie, rien ne dépasse. Le miroir crie victoire, la feuille brandie le dit, la jeune fille est si mince, si affutée, que son buste disparaît, entièrement caché, par un bout de papier. Alors vite, une photo – ca mérite car il faut bien faire parler de soi et saluer l’exploit. Papa, t’as vu ça ? Même pas cap de faire comme moi. Alors vite on envoie, sur les réseaux sociaux, c’est comme ça : on veut être applaudie… C’est un selfie, c’est l’usage, alors vite on partage. Si tu mérites, prouve-le. Si tu mérites, fais-le.

De Pékin à Shanghaï, c’est une traînée de poudre. Plus rapide que la foudre, la feuille A4 s’envole, sur les réseaux, décolle ; téléportée, vitesse grand V, fulgurante magie de la technologie : nouveau mètre étalon de cette génération, le format formate toutes celles qui veulent en être. 21 centimètres, le seuil sous lequel elles comptent bien disparaître. Adolescentes obstinées, elles ont la volonté. Et quitte à s’affamer, elles y arriveront, non mais !

La taille toujours plus fine, de la muraille de Chine, laisse loin se propager, un de ces défis fous, de ceux dont seul le web semble avoir le secret. Instagram, Facebook, Twitter : tous les réseaux s’y mettent. Ici on aime la compète, la feuille A4 recouvre bientôt toute la planète. Elle est en Malaisie, et puis aux Etats-Unis, et même l’Italie, sniff, mon si joli pays… Et si c’est con tant pis. C’est dangereux ? Tant mieux ! Le culot fait parler. La connerie aussi. Le challenge fait du bruit. Les parents sont inquiets, les médecins ont des suées. Ils interpellent tous ceux, toutes celles que ça pourrait tenter. On dénonce pêle-mêle, un corps qu’on veut contrôler, l’anorexie qu’on veut sublimer, la maigreur qu’on a encensée, les complexes qu’on a engendré. On s’insurge : proportions irréalistes. On prévient : gare au hors piste. Ces squelettes efflanqués mettent leur vie en danger. Mais leurs alarmes se noient, sous les hourras pour celles qui y sont arrivées.

Peu importe qu’elles n’aient, à peu près, rien inventé. Qu’avant la feuille de papier, il y ait eu des corsets, qui devaient affiner la taille de si près que les dix doigts d’un homme pouvaient les enserrer. Peu importe que les siècles n’aient rien fait avancer. Que les corps des femmes soient toujours les objets de modes plus tyranniques, de canons esthétiques toujours plus despotiques. Aujourd’hui ce qu’il faut, c’est une ligne, c’est une fente, qui, des seins jusqu’au ventre, dessine des abdos durement travaillés, modelés, ciselés. Sur les réseaux ça plaît, ça cartonne même, c’est un fait. Ab Crack, ça s’appelle, et ça relègue à la poubelle, notre feuille de papier. C’est cruel mais elle est démodée, surannée, arriérée, alors roulée en boule, froissée, oubliée, elle a rejoint ses sœurs, dans le bac à papier. Si tout le monde l’a fait, elle n’a plus d’intérêt.

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