C’est l’histoire d’un paquet de chips

La boulimie
La boulimie © Getty / Roger Wright

Caché dans l’armoire… Et « hips », ça c’est le bruit du hoquet, celui que la gorge fait, quand on vient de se faire gauler, avec la main dans le paquet, par des caméras de télé. La main c’est celle d’une gamine, celle d’une petite coquine, qui passe ses jours et ses nuits, à franchir toutes les barrières, toutes celles que lui met sa mère, entre elle et sa boulimie. Mélissandre, à 10 ans, mesure 1m48, pour 83 kilos ; il se trouve que cette enfant, a en plus une maman, qui un jour en a plein le dos, certainement pas de sa fille, mais de ses kilos en trop. Alors quand à la télé, leur émission préférée, annonce qu’elle s’intéresse aux troubles alimentaires, qu’il faut aller à confesse, mais que ça pourrait aider, mère et fille veulent témoigner.

Cette émission, c’est « tellement vrai », ça c’est son nom, parce qu’en vrai, c’est tellement compliqué de savoir, ce qui tient de la réalité et ce qui n’est qu’une belle histoire, qu’on aime se raconter le soir. Les séquences sont scénarisées et les images, elles, sont montées. Mais on s’en fout, c’est un peu de gloire, toujours bon la notoriété. A une époque où le pire c’est de vivre sans pouvoir buzzer, autant mourir sans s’faire liker. Et puis surtout, on est de bonne foi, ça va vraiment, enfin, on croit, aider ceux qui sont dans notre cas. On se dit que notre témoignage, allant de partage en partage, fera peut-être bouger les choses, changer le regard, alors on ose. On ose, on veut, les caméras, qu’elles poussent la porte de chez soi, qu’elles scrutent au plus profond du moi.

Inconsciente que son addiction la mène droit dans le mur

Et que donc avec Mélissandre, elles se glissent, se faufilent et entrent, au plus près de sa boulimie, et ce jusqu’au bout de la nuit. Qu’elles suivent le fil de son envie, qui d’heure, en heure, grossit, grossit. De cette faim qui la tenaille, de cette angoisse, de ses failles, que seul un geste pourra combler, un seul qui pourra l’apaiser, celui qui dans sa bouche met, ces fameuses chips, par paquets, et des bonbons, par tonnelets. Les céréales, ça marche aussi, les artichauts et les omelettes, c’est elle qui le dit, à la caméra, toujours prête, à s’abreuver des confidences, de la fillette, ça fait de l’audience. Alors quand Mélissandre ajoute, que parfois pour être rassasiée, elle mange même du papier et du plastique, coupé, mâché, la caméra vient se goinfrer : devant elle, une belle autoroute, c’est sûr elle va pouvoir rouler, dans la farine, la petite gamine, qui continue à se confier. Inconsciente que son addiction, va bientôt l’amener tout droit, dans le mur de l’humiliation. A 10 ans elle ne prévoit pas, que ses cris vont être poussés, quand ils ne seront pas provoqués ; et que ses pleurs seront gardés, que bientôt ils seront exhibés. Non la petite ne sait pas, et sa mère ne s’en doute pas, qu’aussitôt vues à la télé, elles seront aussitôt moquées. Que bien des téléspectateurs se saisiront de l’émission, pour leur faire une réputation. Que ses multiples rediffusions, feront d’elle une bête de foire, que seules ses chips seront des stars ; qu’on s’appropriera son histoire et que le net a une mémoire - indélébile.

Les bourrelets comme un manque de volonté ?

Quatre ans plus tard, la petite est toujours la risée, des réseaux sociaux, ce creuset, de ce que la nature humaine, peut aussi produire de plus laid, du petit mépris, jusqu’à la haine et tant pis si ça fait de la peine. A la petite boulimique, on crée des comptes parodiques, sur twitter on la fait parler, surtout on la fait se gaver. Et ses images ? On les partage. En prenant soin de les détourner. De ses photos, faire des montages et puis associer la gamine, à tout ce qu’on aime détester. Oui, qu’elle n’ait pas la taille fine fait d’elle une monstruosité. Parce que chacun de ses bourrelets signent son manque de volonté. Dans ce monde où seule la maigreur a encore le droit de cité, les gros sont au-delà de l’erreur : coupables de faiblesse éhontée.

Face aux déluges de commentaires, qui finiront par l’écraser, Mélissandre ne sait plus quoi faire, pour tout vous dire, elle désespère. Elle voudrait pouvoir se cacher dans un trou de souris, elle regrette, et même souvent, elle se maudit, d’avoir un jour pu dire oui à toutes ces caméras de télé. Faut bien l’avouer, c’est cher payé, pour toutes ces chips, même en paquet. Sa tante a fini par créer, une page Facebook, pour la soutenir ; et à tous nous rappeler, nous dire, qu’il y a plus drôle que la boulimie, plus fun qu’une maladie, et que personne n’est à l’abri, de foncer sur un paquet de chips, même en cachette, même en pleine nuit.

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