Facebook ou Twitter peuvent être aussi le lieu où la parole de celles qui ont été des proies de violences sexuelles finit par se libérer...

Un femme tient une pancarte "En France un viol toutes les 8 minutes",  lors d'une manifestation à Marseille le 25 novembre 2016
Un femme tient une pancarte "En France un viol toutes les 8 minutes", lors d'une manifestation à Marseille le 25 novembre 2016 © AFP / ANNE-CHRISTINE POUJOULAT

C'est l’histoire d’une femme. Une journaliste, une féministe, alors on dit « une activiste ». Nastya Melnitchenko elle s’appelle, elle est ukrainienne, elle a la petite trentaine et la haine qui, un soir déborde d’elle.

La coupe est pleine. Soirée habituelle, quelques amis, on rit, on boit des verres, on parle, entre autres, d’un fait divers… Oui, c’est comme ça qu’on dit : un fait divers, une femme violée – et tant pis si c’est le drame d’une vie. Violée ? Tu es sûre ? Tu es sûre qu’elle ne l’a pas provoqué ? La suite, Nastya la connaît… 1000 fois, elle a entendu des violeurs dédouanés, 1000 fois elle a vu des victimes se justifier. Mais cette fois, elle ne laisse pas passer. Nastya rentre chez elle, déterminée. Et sur Facebook, elle va tout balancer. Elle écrit, elle publie, elle dit qu’elle avait 15 ans quand un proche parent l’a embrassée sur la bouche, elle a dit non, pas touche, il n’a pas écouté, il a continué, il s’est bien amusé. Elle dit qu’elle avait 21 ans quand son petit copain l’a forcée, un petit effort, allez, tu sais que tu me plaîs. Elle dit qu’à 31 ans maintenant, elle en a marre de se taire et de serrer les dents. Elle dit qu’elle n’est coupable de rien et que son corps lui appartient. Et puis elle dit encore : allez-y, à nous toutes, on parlera plus fort. A la fin de son billet, un hachtag, un appel du pied, je n’ai pas peur de parler. C’était le 5 Juillet dernier.

Depuis, le hachtag a résonné, le silence s’est fissuré. Dans la brèche se sont engouffrées les voix de celles qui s’étaient toujours tues et qui, là, ne s’arrêtent plus. Elles sont ukrainiennes, russes, arméniennes, ou azéries. Critiques d’art, étudiantes, mères de familles, aussi. Le viol frappe partout, classe sociale, âge, pays, qu’importe, il s’en fout. Alors partout, ça craque et elles racontent tout : j’avais douze ans, j’avais 19 ans, j’avais 21 ans. J’étais dans le métro, dans la rue, dans le bus, un soir, une après midi, un matin, assez tôt. C’était un cousin, un petit copain, un chef de train. Il était très gros, il était costaud ; il a attrapé ma veste, mon bras, ma fesse et il a serré ; le wagon était bondé, ou la rue était vide, mais j’étais tétanisée. Alors ça s’est passé. Pourtant, je portais un pantalon, promis, juré. Pourtant, je ne l’ai pas aguiché, même pas regardé. Juré, craché. A chaque fois, elles finissent toutes par se justifier. Un réflexe, presque obligé.

Le hachtag lui continue de tourner. Azia, Valeria, Narmina, les unes après les autres, elles y vont, elles racontent, elles disent qu’elles ont eu honte, mais qu’elles n’ont plus peur de parler. Belle solidarité, qui fait chaud au cœur, si on oublie leurs mots qui, eux, font froid dans le dos. Font surtout exploser, un à un, tous nos présupposés. Il suffit de les lire, il suffit d’accepter, enfin, de les écouter. Ecouter Lya raconter qu’elle avait 15 ans quand c’est arrivé. Sur l’amour, elle ne savait rien, sur le sexe encore moins, mais depuis elle sait. Elle sait, écrit-elle : qu’on n'arrive pas à crier car le son reste coincé ; que ravagées de l’intérieur, on ne dit pas sa douleur ; qu'on peut tomber enceinte dès la première fois, parce que moi, la pilule du lendemain, eh ben elle n’a pas marché ; que personne n’y croit, y compris sa mère (la mienne pensait que j’avais pris du poids). Et je sais que, selon les statistiques, je suis comme une femme sur trois…"

Elle l’a écrit, l’a publié. On a applaudit, on a salué, le courage qu’elles ont eu de dire la vérité. Des hommes aussi ont commencé à parler. Certains, très peu, parce qu’ils avaient été violés. D’autres, parce qu’ils étaient profondément touchés. Et, puis, à un moment donné, les insultes ont fusé. On les traite de menteuses, on les dit folles dangereuses, on dénonce un strip tease public, un festival pornographique. La meute hurlante déboule sur le réseau, déchaînée elle voudrait qu’elles se taisent à nouveau. Trop tard, c’est dit, c’est fait, ça ne fait pas tout, mais, pour la première fois, elles n’ont pas eu peur de parler.

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