Et si les consommateurs prenaient réellement le pouvoir sur les producteurs ?

C'est l'histoire d'une tasse...
C'est l'histoire d'une tasse... © Getty / Clover No.7 Photography

Et si les consommateurs prenaient réellement le pouvoir sur les producteurs ? S’ils pouvaient décider, eux, ce qui devait se vendre, se fabriquer, ou pas ? A l’ère des réseaux sociaux, c’est possible. C’est l’histoire que vous nous racontez aujourd’hui, Giulia Foïs, et qui nous emmène en Angleterre.

C’est l’histoire d’une tasse, une tasse pour bébés, avec un bec et des poignées

Vert d’eau, elle est. En plastique. Mal fagotée, pas très chic, et fissurée, entaillée, tailladée, mordillée, suçotée de toutes parts voire griffée… On dirait même fatiguée. On lui voit presque l’échine courbée… Douze ans de service, c’est long, pour une tasse de petit garçon. Il faut dire que celui-là, ne veut pas la lâcher comme ça. Il avait seulement deux ans quand il l’a serrée dans ses doigts, quand il l’a prise dans sa bouche pour goûter l’eau qu’elle avait dedans. Il aimé, alors pas touche !

C’est là qu’il boit depuis douze ans, il est tenace, cet enfant. Il aime l’ordre et le rituel, il est limite obsessionnel ; c’est un besoin, pas une envie, c’est même une question de survie, pour apprivoiser le réel, quand on connaît pas le logiciel. Ben est autiste, il vit dedans. Alors dehors, tout est troublant. Tout le secoue, tout le menace, mais revenons à notre tasse. Cette tasse qui est comme un doudou, qu’il a toujours emmenée partout. Elle pas là ? Ben ne boit pas. C’est un refus catégorique, qui peut le conduire en clinique. Deux fois déjà, c’est arrivé : on a du l’hospitaliser parce qu’il était déshydraté. Et ses jours ont été comptés. Chaque fois sa tasse est venue le sauver.

Mais aujourd'hui Ben a 14 ans

Sauf que maintenant, à 14 ans, Ben a bien 16 paires de vraies dents. Il a de la force, bougre d’âne et sa tasse est une vieille dame : elle est sur le point de rendre l’âme. Ses parents tentent de l’amadouer, il faut la laisser se reposer. La mettre au placard, l’oublier, et même peut-être la remplacer. Tiens mon chéri, regarde celle-ci, comme elle est belle, elle est nouvelle ; essaye-la et tu verras, si ça se trouve, tu l’aimeras… Mais ça va pas ? Jamais de la vie ! Ce sont des pleurs, ce sont cris. Et Ben leur renvoie à la face toutes celles qui ne sont pas sa tasse.

Les semaines passent, et sur la tasse, les fissures deviennent des crevasses. Marc le père, a bien tenté, de retrouver ce point de repère. D’en racheter une à l’identique, vert d’eau, à bec et en plastique. Il a écumé les rayons, des magasins de sa région. Peine perdue : on n’en fait plus. La tasse de Ben n’existe plus. A deux doigts de s’avouer vaincu, le père se tourne vers internet. C’est une bouteille à la mer, qu’il lance dans l’océan virtuel, des réseaux sociaux, de twitter. La tasse il l’a prise en photo, sous toutes les coutures, bas et haut. Appel a qui aura la même, qui voudra la donner à Ben.

Message posté, bien envoyé et surtout bien réceptionné. Ben a ému, la tasse a plu, et très vite on se l’est refilé. Passé le mot, puis repassé, bel élan de solidarité : il est vingt mille fois retweeté, en quelques jours, dans le monde entier. La tasse de Ben a des sosies, on est prêt à lui envoyer. Depuis l’Allemagne, ou l’Australie, et bien sûr au Royaume-Uni. En quelques semaines, chez les Carter, on en reçoit une bonne quarantaine. De quoi tenir quelques années, dit le père qui vient remercier, sur twitter ceux qui ont donné. Et c’est alors que son message, arrive dans le bureau des sages. Là où la tasse de Ben est née, là où on l’avait arrêtée.

Ben va pouvoir boire tranquille

Le fabricant a bien eu vent de cette histoire, de cet enfant. Il passe un coup de fil à l’usine : elle est loin, même, elle est en Chine. Mais bonne nouvelle, on a gardé, le matériel et le modèle qui ont servi à fabriquer la tasse de Ben, y a des années. Il faut juste les dépoussiérer, mais c’est vite fait, c’est vite plié : des tasses pour Ben, faites à la chaîne. Spécialement rééditées, un mois plus tard, elles sont livrées. A domicile, attention, fragile – remarque il peut bien les casser, maintenant qu’il y en a mille. Ben va pouvoir boire tranquille.

L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.