La grossophobie, décuplée par la force des réseaux sociaux, peut parfois entraîner le pire… Et c’est l’histoire que vous nous racontez aujourd’hui, Giulia Foïs.

Brandy Vela
Brandy Vela © capture d'écran / CNN

C’est l’histoire de Brandy, et ça se passe à Texas City. Brandy est une fille populaire, au lycée elle a plein d’amis, des professeurs qui l’aiment aussi. Elle est solaire, quand elle sourit. Sourit beaucoup, pour la photo. Bien dans sa peau, adepte des réseaux sociaux, bien dans son âge, c’est une ado. Bien dans sa vie, elle y raconte tout ce qui fait d’elle une jeune fille épanouie : l’école, les parents, les chéris. Et elle poste pas mal de selfies. La tête inclinée sur l’épaule, autour des yeux, un peu de kôhl. Ils sont très bleus. Ses longs cheveux glissent dans son cou et ils caressent ses deux joues. Ces joues un peu trop rebondies pour ceux qui en veulent à Brandy. Car l’année de ses 18 ans, elle s’est découverte des ennemis, pour la première fois de sa vie. Impossible de savoir qui, en revanche on sait bien pourquoi : c’est qu’elle affiche un petit surpoids, mais que pire, elle n’en rougit pas. Ah ça, « on » peut pas l’encaisser…

Alors « on » se met à commenter, à polluer, même à inonder, ses pages perso, toutes ses photos, ses comptes sur les réseaux sociaux. Surtout « on » ne se mouille pas, surtout « on » ne se nomme pas, faut penser à rester masqué quand on veut pouvoir déverser, sa haine du gros, de ce qu’on trouve laid. Et c’est Brandy qui en fait les frais. « On » lui balance qu’elle est affreuse, et disgracieuse, voire monstrueuse. Elle ferait mieux de se cacher, de se terrer, se faire oublier… « On » lui dit « comment tu as fait pour toujours pas te faire sauter la cervelle ? Ah oui, tu devrais ».

Brandy rougit, quand Brandy lit, Brandy frémit, Brandy fléchit. Mais tiens la voilà qui sourit, la revoilà, jolie Brandy… Car elle tient bon, relève la tête, ignore la meute et toutes ses bêtes, qui alors rugissent plus fort, menacent de venir la trouver, si elle ose les défier encore. Cette fois c’est sur son téléphone, qu’on éructe et qu’on s’époumone. C’est des texto dans la journée, c’est des appels, minuit passé. Brandy craque et elle est en pleurs, appelle à l’aide son père, sa sœur, qui ensemble vont aller trouver, la directrice de son lycée. « C’est impossible non, pas chez moi, ces choses-là n’arrivent pas.» La directrice est désolée, mais ne peut rien faire pour stopper ceux qui harcèlent, ceux qui appellent. En revanche, Brandy peut changer, de téléphone, vous verrez, tout ça va bientôt se calmer.

Sauf qu’ « on » retrouve son numéro et « on » recommence à appeler. De nuit, de jour, c’est sans arrêt. Ca dure des semaines, ça dure des mois, et comme si ça ne suffisait pas, « on » vole une photo de Brandy, où elle pose un brin midinette ; « on » monte un faux site internet, « elle veut du sexe », c’est ce qu’on écrit et on ajoute que c’est gratuit - mais « on » met son vrai numéro, sinon ce serait pas rigolo. La ligne rouge étant franchie, la police de Texas City, ouvre une enquête, bien décidée à retrouver ce « on » caché. Sauf qu’on n’est pas toujours si con, que celui-ci, pour appeler, utilise une application, qui ne se laisse pas retracer. Alors la police baisse les bras, elle est aussi elle est désolée. Allez petite, tu verras, un beau jour ça leur passera ; un jour, oui, ça s’arrêtera. En attendant eh ben t’as qu’à… Serrer les dents, et puis sourire, en plus il est beau, ce sourire. Nous en priver, ce serait dommage. Allez petite, allez, courage.

Mais Brandy n’y arrive plus, son sourire a bien disparu. Et voyant que « on » continue, à la menacer, l’insulter, Brandy doucement se flétrit. Elle dépérit, elle n’en peut plus. Et puis un jour, s’avoue vaincue. Ecrit un mail à ses parents : « je suis désolée, je vous aimais tant ». Les parents foncent à la maison, ne la trouvent pas, dans le salon. Grimpent au premier, sa chambre d’ado, c’est là qu’elle s’était réfugiée. A sa main pend un pistolet, elle veut se tuer, déterminée, elle ne va même pas reculer quand son père vient la supplier. « C’est trop tard papa, je dois le faire. C’est allé trop loin, cette affaire. Retourne-toi, je t’en supplie. Ne regarde pas, je t’en prie ». Le père ne dit rien, médusé. La mère non plus, tétanisée. Et puis le silence et ce bruit : « clic ». Brandy sourit, elle glisse à terre, et c’est fini. Ceux que l’on n’a pas su faire taire, ou pas pu, ou bien pas voulu, au moins elle les entendra plus.

(image de home : extraite du flash de CNN après le suicide de Brandy )

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