Sois un homme, mon fils ! Voilà l’éducation telle qu’on a pu la penser (et la pratiquer) pendant des siècles, de père à fils. Sauf qu’aujourd’hui, être un homme, c'est compliqué...

Petit garçon jouant à la poupée
Petit garçon jouant à la poupée © Getty / Thanasis Zovoilis

C’est l’histoire d’un père…

Pas franchement révolutionnaire… Un papa tout pépère, comme il y en a cent, mille, tranquillement viril, pas vraiment militant. Et tout juste conscient, de ce que c’est qu’être un homme, comme il y en a des tonnes. Pas féministe, non, pas machiste, pas question, à la maison, il partage. A lui le jardinage, à lui le bricolage, à lui aussi, le ménage. A elle la cuisine, à elle la Soupline : chez eux, c’est bien, c’est comme ça vient, c’est qui a le temps qui fait et qui fait ce qu’il veut. Alors c’est elle qui change les pneus, parce que le cric, c’est son truc, et qu’entre eux, c’est une belle mécanique. Bien huilée, sans un couac.

Et voilà que tout à trac, l’enfant naît, l’enfant fait de ces deux amoureux deux parents bienheureux. Les biberons ou les couches, c’est çui qui veut qui fait, pas de tâche à un sexe assigné, pas de dogme non plus qui pourrait enfermer. Le petit garçon grandit on l’habille en bleu, en rose, en gris, juste parce que c’est joli, on ne se prend pas la tête avec de la layette. Papi dribble avec lui, tatie lui met du vernis. Aujourd’hui, c’est permis.

Quatre années sont passées et pour la première fois, ce petit garçon reçoit un catalogue de jouets. C’est Noël bientôt, il aura des cadeaux. D’abord il faut choisir, émettre au moins un souhait. Regarder les pages bleues, pour les garçons, c’est mieux. Oui, mais, il y a les roses, là, juste à côté. Avec des diadèmes, des princesses, des poupées. Les yeux de l’enfant brillent. Il dit « papa », se tait. Ne dit rien, hésite, mais, sur sa lancée, il finit par lâcher : « papa, les poupées, c’est vraiment pour les filles ? » - il a les yeux qui s’écarquillent. Le père, tousse, gêné. Bigre, il pensait y échapper. Mais non, alors il répond : « oui, c’est plutôt pour les filles. Mais si tu veux en avoir une, tu peux, aussi ». Ah, non, non merci. Ca suffit au garçon qui passe à autre chose et tourne vite loin de lui toutes ces jolies pages roses.

Un peu de répit… Et puis… Quelques jours plus tard, le voilà qui redémarre. On est en plein dîner, papa, maman, enfant. L’enfant demande aux parents : « dis papa, dis maman, c’est vrai ? C’est vrai qu’une poupée, c’est pas pour les garçons ? ». Cette fois, le père dit non. « Non, ça n’est pas vrai. D’ailleurs laquelle tu voudrais ? » L’enfant est bouche bée. Sourire jusqu’aux oreilles, cette fois, il ose le dire, se sent autorisé : la Barbie Arc-en-ciel – elle est belle. On la demandera au Père Noël. Le père promet, le père va faire, mais d’abord, un petit tour sur Twitter. Le père veut raconter, il veut parler de ce fils qui n’osait pas rêver, à cause des pages roses d’un catalogue de jouets. Hachtag stéréotype, pour dire qu’il est choqué. Militant sans le savoir, il raconte son histoire et c’est sans se douter de l’écho qu’elle aurait. Car bien vite le tweet du père est partagé. 2000 fois retweeté, on passe le message. Au début, des hommages : on soutient, on applaudit, ce père qui sait prouver son ouverture d’esprit. Sauf que de tweet en tweet la sphère s’élargit. En quelques heures on sort du cercle des amis. Alors le ton se durcit. C’est coupant, c’est violent. C’est la haine, oui c’est elle, qui déferle sur lui. On éructe, on vomit. On lui dit qu’il devrait avoir honte non mais… Pourquoi pas maquiller son fils, tant qu’il y est ! Mais quel genre de père il est ? Veut-il en faire une fille, ou pire, un gay ? Ah non pardon ici on dit pas « gay », on dit tarlouze, on dit tantouse, on dit tapette, on dit zoulette. Il y en a même qui promettent de venir lui casser le nez. Pour lui apprendre enfin à être un homme, un vrai.

Les heures passent et les tweet s’amoncèlent. D’abord le père chancèle, titube. Faut dire, la charge est rude. Il voudrait l’ignorer. Lui, le papa tout pépère, faire comme si rien n’était. Impossible, il le sait. Militant malgré lui, il vient de l’éprouver : certains combats méritent un jour d’être menés. Alors il raconte tout et sans rien ajouter, et sans rien enlever. Son histoire sur Facebook à nouveau partagée. En PS il précise, pour ceux qui en doutaient, que la poupée de son fils, il l’a bien commandée.

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