D’après l’INED, aujourd’hui en France, 5% des femmes n’ont pas d’enfant par choix.

Comment résister à la pression de la société quand on sent qu'on n'est pas faite pour être mère ?
Comment résister à la pression de la société quand on sent qu'on n'est pas faite pour être mère ? © Getty / J.A. Bracchi

Un chiffre qui, selon l’étude, pourrait être bien plus élevé si l’injonction à être mère n’était pas si forte. Un tabou ultime, donc, que les réseaux sociaux sont en train de lever : c’est l’histoire que vous nous racontez ce matin, et qui nous emmène en Israël, Giulia Foïs

C’est l’histoire de l’enfant qui ne viendra pas. L’enfant qu’on ne fera pas. C’est pas qu’on ne l’aime pas, c’est juste qu’on n’en veut pas. Orna Donath n’en veut pas. Depuis petite c’est comme ça. Au fond d’elle-même, elle le sentait : quand on voulait la faire jouer, à la poupée, ça l’ennuyait. Alors ado, elle a craqué. Le torse bombé, le front levé, elle se plante devant ses parents et claironne : « je veux pas d’enfants ». Pour elle c’est une révélation et même une vraie libération. Pour ses parents ? Provocation. « Mais enfin tu n’y penses pas, tu es bien jeune, petite Orna, pour tenir des discours comme ça. Dire non à la maternité ? Un jour tu vas le regretter. Tu verras, tu changeras d’avis quand tu trouveras un mari. » Alors les parents s’affairent à caser leur petite dernière. Orna a un petit ami, et puis un autre petit ami, et encore un petit ami. Orna grandit, grandit, grandit, mais Orna ne change pas d’avis. Et puis un jour, elle a 30 ans, elle n’a toujours pas d’enfant, mais elle est devenue sociologue et elle veut ouvrir le dialogue : des filles comme elle, forcément, il doit bien y en avoir pourtant, des qui ont fini par le faire, qui ont par devenir mère, et qui le regrettent amèrement.

Orna Donath mène l’enquête. Et elle s’obstine et elle s’entête. A l’arrivée, elles sont 23. 23 femmes qui ont répondu, qu’on ne les y reprendrait plus. « Si seulement c’était à refaire, aujourd’hui seriez-vous une mère ? ». Orna a posé la question. Ces femmes là ont répondu non. Elles disent que la maternité, c’est un « cauchemar », c’est une tannée. Un « poids permanent sur leur âme », une « perpétuelle difficulté ». En un mot elles ont « détesté ». De toutes façons, elles le savaient, toutes, qu’au fond, elles n’en voulaient pas mais qu’elles ont bien du céder à la pression de la société. Vite se maquer, vite enfanter et puis surtout, ne pas penser. La grossesse elles n’ont pas aimé, mais elles ont cru que ça viendrait. Que l’évidence les cueillerait, quand on poserait l’enfant sur elles - on parle bien d’instinct maternel.

Mais l’évidence ne vient pas. Cet enfant, oui, il est bien là, pourtant le lien ne se fait pas. Ca n’est pas qu’elles ne l’aiment pas, c’est être maman qui ne va pas. C’est toutes ces nuits sans sommeil, et puis cette angoisse qui réveille. C’est parfois le père qui n’aide pas, toujours la jeunesse qui s’en va et ce corps qu’on ne reconnaît pas. Voilà ce qu’elles disent à Orna. Ah si quand même, un point marqué, par cette maudite maternité : se sentir enfin acceptées par leurs proches et la société ; et peut-être aussi le bonheur, d’avoir réalisé un rêve, sauf que ce rêve, c’est pas le leur.

Orna Donath écoute, écrit. Des mois plus tard, elle publie. Son étude est un tsunami. De bouche à oreille, elle circule et toute de suite elle fait des émules. Sur les réseaux, on se passe le mot. Et sur Twitter, il devient clé : « regrettant la maternité ». C’est un hashtag, c’est en anglais, « Regretting motherhood », ça fait. Et bientôt sur le monde entier, la vague se met à déferler. Comme de tweet en tweet, on partage, Orna reçoit des témoignages. Elles sont indiennes, elles sont allemandes ; elles sont chinoises ou brésiliennes ; américaines ou japonaises et certaines mêmes portugaises. L’une après l’autre elles disent enfin ce qu’on leur demandait de taire : oui, mille fois oui, elles regrettent bien, un jour d’être devenues des mères.

C’est alors que la deuxième vague menace à son tour d’inonder, Orna Donath la sociologue et celles qui sont venues témoigner. On s’indigne et on vitupère ; on balance même du « mauvaise mère ». On est choqués, on ne comprend pas, alors bien vite, dans les médias, on organise de beaux débats. A la télé, on fait venir des experts pour y voir plus clair : comment peut-on être une mère sans avoir voulu le devenir ? Quand on a la contraception, ah non vraiment, comment peut-on ? Sont-elles idiotes, sont-elles sottes ? Ou alors elles sont égoïstes et regrettent juste leur vie d’artiste. Elles en ont sué ? Bien fait pour elles, elles avaient qu’à pas enfanter. La violence des débats rappelle, que toutes sur ce terrain là, ont intérêt de marcher tout droit. Avec un utérus on naît, alors croissez, multipliez.

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