Il y a en France quelque 7000 Établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes. Pour son numéro de rentrée, Interception vous propose une plongée dans le quotidien d'une de ces maisons de retraite.

Marie Chilou
Marie Chilou © Radio France / Cémence Bonfils

Au printemps dernier un mouvement de grève inédit a touché les maisons de retraites partout en France.

Les personnels (aides-soignants, infirmiers et même l'encadrement) étaient à bout. Pas assez nombreux pour pouvoir excercer leur travail dignement. L'impression de tout bacler, de ne même pas avoir le temps de parler aux résidents. Un chronomètre dans la tête, en permanence.

Géraldine Hallot et Clémence Bonfils ont passé une semaine en immersion dans la maison de retraite de La Poterie à Chartres-de-Bretagne près de Rennes.

Elles ont suivi les 9 aides soignants et les 53 résidents, mais aussi les infirmières, l'animatrice et les intervenants extérieurs.

La résidence de la Poterie est un EHPAD public.

7h : Chartres-de-Bretagne (8 000 habitants), au sud de Rennes.

La ville est encore endormie. Mais à la résidence de la Poterie, toutes les lumières sont allumées et les aides-soignants passent d'une chambre à l'autre d'un pas rapide. 

C'est un ballet bien réglé, minuté. Deux binômes d'aides-soignants. L'un s'occupe des résidents les plus dépendants. L'autre des pensionnaires plus autonomes.

Jocelyn est avec Océane dans la chambre d'une résidente. Il la lave au gant. 

"Ici" dit-il, "les douches c'est une fois par semaine".

- "Seulement?", lui demande-t-on

- "Oui, et c'est une moyenne haute par rapport aux autres établissements".

Jocelyn et Océane
Jocelyn et Océane © Radio France / Clémence Bonfils

Jocelyn choisit les vêtements de la vieille dame. Il ouvre l'armoire. Pas beaucoup de choix, il prend ce qui lui tombe sous la main.

Et puis il faut la lever pour la poser dans son fauteuil. La vieille dame n'a pas d'appui dans ses jambes donc il faut utiliser un lève-malade.

La machine est efficace mais attention à bien régler les sangles pour ne pas que la résidente tombe.

"On n'est pas trop de deux pour ce genre d'opérations", confie Jocelyn.

7h30 : Christine, aide-soignante depuis 15 ans à la Poterie, s'occupe ce matin-là des résidents dits "valides".

Son bipeur n'arrête pas de sonner. 

"Ce sont des résidents qui veulent nous voir" dit-elle. "Souvent c'est pour qu'on les emmène aux toilettes. Parfois c'est juste pour savoir l'heure qu'il est. Ou pour nous parler. _Ils ont besoin qu'on les écoute_"

Sauf que le temps presse. La matin, les aides-soignants ne sont que 4 pour réveiller, laver, lever 53 résidents. C'est peu.

Jocelyn le reconnaît : "A l'école [d'aide-soignant, NDLR], on nous disait de passer 45 minutes par résident pour les soins du matin. J'appelle ça la pièce de théâtre. En réalité c'est 15 minutes grand maximum. Et encore, ici à la Poterie, on est bien lotis".

9h : C'est l'heure de la pause pour les aides-soignants après le marathon du matin. Jocelyn se raconte. Cela fait 10 ans qu'il fait ce métier. "Beau métier", dit-il, "mais qui évolue mal". "On n'a que deux bras. On n'a pas le temps de rester avec les résidents. Tout est minuté. Est ce qu'on préfère qu'un résident brille comme un sou neuf ou parler avec lui ? Il faut choisir".

"Le moindre imprévu grippe la machine", explique le jeune aide-soignant. 

Dans notre tête on a un minuteur

Jocelyn se remémore les grèves du printemps dernier. "A la Poterie on a fait un peu grève. La direction était de notre côté. Mais cela n'a rien changé".

"On a du mal à mobiliser le secteur" poursuit Jocelyn. "Le personnel ne veut pas donner l'impression qu'il délaisse les résidents. Il ne faut pas oublier qu'avant, les aides-soigants c'était des bonnes soeurs. Et les bonnes soeurs, elles disent toujours "oui". On a gardé cette culture du "oui"" 

10h : André Guerraud nous reçoit dans sa chambre. Une chambre tapissée de photos de ses enfants et petits-enfants.

Des photos de lui aussi, quand il était jeune. Il faisait beaucoup de vélo, à haut niveau. Il a gagné quatre trophées. Il en est fier. Il nous montre les clichés encadrés dans des cadres dorés. André Guerraud a eu une vie bien remplie. Il a passé toute sa carrière à Paris, il était graveur sur métaux. 32 ans passés dans la même usine. 

André Guerraud
André Guerraud © Radio France / Clémence Bonfils

Aujourd'hui à 89 ans, dont sept années passées ici à la Poterie, la vie d'Andrée est plus "étriquée". "C'est la vieillesse", soupire. 

Que voulez-vous, on ne peut pas toujours être jeune

Les journées d'André à la Poterie se suivent et se ressemblent: lecture du journal le matin, qu'il va acheter lui-même, à pied. 

Sa fille passe régulièrement le voir. Ils font le tour du parc en voiture et il rentre "chez lui", à la Poterie. 

11h : la Messe est un rendez-vous très important pour les résidents. Un lieu de socialisation autant que de recueillement.

Pendant la messe
Pendant la messe © Radio France / Clémence Bonfils

Elle est célébrée par un prêtre au 2ème étage de la résidence. La salle est petite, alors on se bouscule un peu avec tous ces fauteuils roulants. Les résidents se sont mis sur leur "31". Christiane Mallard, 86 ans, porte un chemisier en soie et une jupe plissée. Sa coiffure est impeccable et son maquillage aussi. "Ce n'est pas parce que je suis en maison de retraite que je dois me laisser aller!"

11h30 : il est encore tôt mais les résidents sont déjà invités à se rendre au réfectoire pour le déjeuner. 

On déjeune tôt en maison de retraite, et on dîne aussi très tôt.

11h45 : le déjeuner commence. Les résidents les plus dépendants sont installés aux premières tables, dans leurs fauteuils roulants. Les tablées sont silencieuses. Les regards perdus. Les aides-soignantes s'arrêtent pour dire un mot gentil aux uns et aux autres.

À la cantine
À la cantine © Radio France / Clémence Bonfils

Plus au fond, ce sont les tables des résidents les plus vaillants. Ici on se chamaille et on commente à tout va. 

"C'est quoi cette soupe froide?" demande un monsieur.

"C'est un gazpacho" explique une employée. "Une soupe espagnole. ça se mange froid". 

Les résidents font la grimance, et le gazpacho reste dans les assiettes. 

Aujourd'hui c'est repas espagnol alors le menu est "amélioré" explique le cuisinier qui cuisine pour trois maisons de retraite et a fait le déplacement pour l'occasion. 

On lui demande quel est le prix de revient d'un repas dans cette maison de retraite. "2 euros 50" répond-il.

- "C'est vrai que ça ne fait pas beaucoup", reconnaît le cuisinier. "C'est une gestion très précise. On ne gaspille rien".

13h : Christiane Mallard est remontée dans sa chambre et nous avec. Elle s'excuse sans cesse de nous déranger alors que c'est nous qui la dérangeons avec notre micro. Christiane nous dit qu'elle est arrivée ici car chez elle, elle n'arrêtait pas de tomber. Cela rassurait ses enfants de la savoir en maison de retraite.

Christiane, 86 ans
Christiane, 86 ans © Radio France / Clémence Bonfils

Christiane dit qu'elle vit bien ici.

C'est une fin de vie. C'est comme ça. On sait bien qu'on n'est pas éternels 

- "Vous avez des amis ici?" lui demande-t-on. "Oui on se fréquente aux animations. Autrement, moi je vis dans ma chambre. Je ne vais pas aller embêter les gens !" dit-elle. 

Christiane participe à toutes les activités. Elle s'est mise à la chorale. "J'ai appris à chanter!" sourit-elle.

15h : c'est l'heure de la chorale justement !

Allez savoir pourquoi, seules les dames y participent.

La Chorale
La Chorale © Radio France / Clémence Bonfils

Aujourd'hui, c'est Annaïck Bolzer, aide-médico psychologique, qui l'anime.

Elle attaque avec "la Maritza" de Sylvie Vartan.

Les résidentes reprennent en choeur. Une très vieille dame, presque aphone, tente de chanter. Un filet de voix, quasiment inaudible. Tout le monde l'écoute, le temps est comme suspendu. 

Animation espagnole, le chanteur Dominique Rousseau fait le spectacle
Animation espagnole, le chanteur Dominique Rousseau fait le spectacle © Radio France / Clémence Bonfils
1 min

Dominique Rousseau chante Mexico

Par Clémence Bonfils

16h : les résidents regagnent leur chambre pour le goûter.

Nous suivons Marie et René Chilou, 86 et 88 ans. René termine toutes les phrases de sa femme qui a fait un AVC récemment et qui a du mal à parler.

Marie et René Chilou tenaient un restaurant dans le temps à Chartres-de-Bretagne. Ils en sont très fiers. Ils nous montrent un album de photos où on les voit au milieu de leurs clients.

Marie et René
Marie et René © Radio France / Clémence Bonfils

Ils ont accepté de venir en maison de retraite car ils ont beaucoup de mal à marcher. La seule condition, c'était d'être ensemble, dans le même établissement. "Vous vous rendez-compte, on est mariés depuis 66 ans, on ne va pas se séparer maintenant" dit René.

"Je ne survivrai pas sans lui"

, répond sa femme.

Pourtant quand ils sont tous les deux, ils ne se parlent quasiment pas. Ils regardent la télévision "matin, midi, et soir" côte à côte et ça leur suffit. "On ne s'ennuie pas" dit René. "Il y a la télévision et les albums photos qu'on regarde sur la terrasse, ça nous suffit. Les retraités il leur en faut peu !"

16h30 : les résidents reçoivent de la visite surtout l'après-midi.

C'est le cas de Maria Rouillé, 84 ans, ancienne responsable d'une antenne départementale du Secours Populaire.

Maria et ses enfants
Maria et ses enfants © Radio France / Clémence Bonfils

Madame Rouillé aussi a fait un AVC, elle ne peut plus parler. Elle essaie, elle trébuche sur les mots, ces enfants qui sont venus la voir éclatent de rire. Ce n'est pas de la moquerie, non, mais une immense tendresse.

Marie sa fille aînée nous explique : "maman comprend tout mais ne peut plus communiquer".

On demande aux enfants Rouillé : "ce fou rire à l'instant, ça tranche avec l'image que l'on a des maisons de retraite ?"

- "Tous les jours ne sont pas souriants et euphoriques", répond Jérôme le plus jeune des enfants. "Mais en général on a beaucoup de plaisir à venir la voir"

"Nous, on est beaucoup là, car il n'y a pas beaucoup de présence autour" rajoute Françoise.  "Je n'ose pas imaginer la souffrance morale de ceux qui n'ont pas de visite. Le personnel n'est pas assez nombreux, alors il n'est pas assez présent".

"Je prends un exemple. La douche. Ici, c'est une douche par semaine. Même pour les incontinents. Pour moi c'est scandaleux. Mais ils ne peuvent pas faire autrement matériellement.

Ils n'ont pas le temps pour ça" déplore Françoise la cadette. 

Sa sœur aînée poursuit : "Ce sont des choix qui ne sont pas fait au niveau national. Et ce n'est pas une infirmière la nuit qui va changer les choses (cf les annonces d'Agnès Buzyn, NDLR)"

18h : c'est l'heure du dîner. C'est tôt, trop tôt pour beaucoup de résidents. Mais pour le personnel c'est plus simple ainsi. Ça leur permet de partir à 20h après une très longue journée de travail.

18h30 : à la fin du dîner, Marcelle 91 ans, nous emmène dans sa chambre. Elle se cramponne à la barre sur le mur car elle est presque aveugle. 

Marcelle, 91 ans
Marcelle, 91 ans © Radio France / Clémence Bonfils

Depuis 6 ans, Marcelle vit à la Poterie. Ses enfants l'ont poussée à venir ici car elle n'arrêtait pas de tomber chez elle. Elle a même passé une nuit par terre. Ce fut le déclencheur.

Elle a vendu sa maison, ce fut un crève-coeur. "Mon mari avait beaucoup travaillé pour qu'on l'achète. Et moi je mange tout (le capital NDLR)".

Depuis Marcelle attend ce qu'elle appelle "la délivrance". La mort, tout simplement.

Moi j'aurais voulu mourir d'un coup, chez moi

Ses loisirs ici sont limités. "Avant je jouais aux cartes, c'est plus difficile car je suis quasiment aveugle".

Mais Marcelle ne se plaint pas. "Le personnel est vraiment gentil. Mais la nourriture est trop salée. Alors je mange du beurre et du pain".

- Il est 19h, vous allez faire quoi ? 

- "Oh pas grand chose. Je vais regarder la télé. Et me mettre au lit".

EHPAD, la vie malgré tout, c’est un reportage de Géraldine Hallot, prise de son et photo, Clémence Bonfils, mixage Benjamin Orgeret. Réalisation Violaine Ballet.

Pour aller plus loin

Sur le portail national d’information pour l’autonomie des personnes âgées et l’accompagnement de leurs proches, dossier consacré aux Ehpad

Sur le site Maison de retraite.fr, La vie quotidienne en maison de retraite médicalisée

Sur le site de la HAS (Haute Autorité de Santé), dossier sur la vie sociale des résidents en Ehpad

Sur le site d'AgeVillage, site d'accompagnement des personnes âgées, sélection d'articles sur les Ehpad

Sur le site "Vie publique", enquête quadriennale du ministère de la Santé sur la situation des établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD), septembre 2017

Sur le site du Comité consultatif national d'éthique, l'avis du CCNE "Enjeux éthiques du vieillissement", mai 2018

Documentation : Sabine Bonamy

Programmation musicale

Funky Mambo / The Santiago jazz saxophon quartet                          

Le tricot / Chapelier fou                                                                 

L’école du cirque / Laloy                                                                        

Demain – Paper bills / Fredrika Stahl                                                                 

High fives / Four tet                                                                                            

Birdman Claustrophobia / Antonio Sanchez                            

La Maritza / Sylvie Vartan                                                                                 

The bookstore / White

Drift / Ratatat

La Madrague / Angèle

La Madrague / Claude Bolling

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