C'est l'histoire d'un paradis victime de son succès. La réserve naturelle de Scandola est inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1975. Elle attire des centaines de milliers de touristes chaque été, au risque de dénaturer le site. Pour la sauvegarder, l'enjeu est de concilier tourisme et biodiversité.

Le port de Galéria est le plus proche de la réserve de Scandola, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO.
Le port de Galéria est le plus proche de la réserve de Scandola, classée au patrimoine mondial de l'UNESCO. © Radio France / Célia Quilleret

Située au nord-ouest de la Corse, la réserve est un paradis pour des centaines et des centaines d’espèces de poissons, d'oiseaux comme le balbuzard pêcheur, son emblème, de mammifères marins, ou de végétaux aquatiques assez rares, comme les herbiers de posidonie. 

La liste est si longue qu’on peut la résumer en une phrase : Scandola est un trésor de biodiversité. Il est donc très convoité. 

Les chiffres sont fantaisistes et varient de 200 à 700 milles touristes par an. Ils viennent pour une virée en bateau ou une plongée, pour être au plus près des merveilles de la réserve. 

Même au mois d'octobre, au moment de notre reportage, des bateaux se croisent en mer pour visiter la réserve de Scandola.
Même au mois d'octobre, au moment de notre reportage, des bateaux se croisent en mer pour visiter la réserve de Scandola. © Radio France / Célia Quilleret

Eric Cappy, président de l'association des bateliers de Scandola, voit "la réserve comme un musée, il faut des gens pour le faire visiter. C'est un patrimoine qu'on tient à faire partager".

Mais au-delà de cette querelle de chiffres, il y a un risque bien réel : voir cette sur-fréquentation abîmer ce patrimoine naturel.  Selon une étude de 2019 portant sur la fréquentation maritime et son impact dans la réserve de Scandola, il y aurait l'été 120 passages de bateau chaque jour à la passe de Palazzu, et cela peut monter à 300 en plein mois d'août. Selon Charles-François Boudouresque, président du Conseil scientifique de la réserve, s'il n'y avait que trois 3 bateaux de promenade en 1976, il y en a une trentaine, rien qu'à Porto, aujourd'hui. Trop de bateaux, trop de plongeurs... Le couperet est presque tombé. Le Conseil de l'Europe a mis en suspens cette année le label d'espace protégé dont bénéficiait la réserve. Il sera renouvelé si des efforts sont réalisés.

D’où cette équation périlleuse : comment concilier tourisme et protection des milieux marins et terrestres ? 

Eaux turquoises et roches rouges typiques de la réserve de Scandola.
Eaux turquoises et roches rouges typiques de la réserve de Scandola. © Radio France / Célia Quilleret

Un projet d'extension régulièrement mis sur la table

La réserve de Scandola couvre moins de 2 000 hectares, dont la moitié en mer. Mais il y a une réserve dans la réserve : une superficie de 70 hectares, où la pêche et la plongée sont interdites. Il n'y a ici aucune activité humaine. 

Cette réserve dite "intégrale" est minuscule, c’est moins d’un kilomètre carré. 

Depuis près de dix ans, il existe un projet d’extension de la réserve de Scandola. C'est une solution qui pourrait mieux préserver certaines espèces. Ce projet est toujours tombé à l’eau à cause de différends politiques. L'inertie est bien réelle.

La réserve intégrale de Scandola, où aucune activité humaine n'est autorisée, ne fait que 70 hectares.
La réserve intégrale de Scandola, où aucune activité humaine n'est autorisée, ne fait que 70 hectares. © Radio France / Célia Quilleret

Une gestion opaque

Le parc naturel régional de Corse est le gestionnaire de la réserve. Son ancien président a été assassiné. Son successeur Jacques Costa, maire de Moltifao, a par ailleurs été condamné en 2015 pour abus de biens sociaux. Deux de ses frères étaient connus des services de répression du banditisme, ce sont d’anciens gros bonnets de la "Brise de Mer".

Dans ce contexte, la parole ne se libère pas. Les portes se ferment. Et les personnes qui parlent ne disent pas tout au micro, sans doute par peur d'éventuelles représailles, elles sont très prudentes. Les acteurs actuels de la gestion de la réserve ont refusé nos demandes d'interviews. 

Et encore plus, quand il s’agit de parler des intérêts financiers générés par les activités de la réserve : 400 millions d’euros selon un rapport de l’UNESCO. Le gâteau est colossal. Seul l'Office de l'environnement de Corse qui intervient depuis peu dans cette partie du parc a accepté de répondre.

L'ancien conservateur de la réserve vit caché, menacé de mort, après avoir tenu des propos enflammés dans un reportage de Thalassa sur France en octobre 2015. Il accusait les bateliers de se comporter "comme des requins qui ont goûté le sang, dépassés par la folie de l'argent".
 

Des efforts réussis dans la réserve des Bouches de Bonifacio

Une étude, publiée en 2019, prouve le lien entre le bruit des bateaux et la diminution de certaines espèces marines ou terrestres.  Par exemple, il y a moins de 15 poussins à l'envol par an depuis 2012 contre 50 avant 2010. Mais sur place, cette étude est contestée. Les élus en réclament de nouvelles. 

La mer Méditerranée a cela de merveilleux qu’on croit la connaître tellement elle est proche de nous, mais en réalité, elle n’a pas révélé tous ses secrets. La préserver est vital. 

La réserve des Bouches de Bonifacio est la plus vaste réserve naturelle de France métropolitaine. Elle a réussi à encadrer la fréquentation touristique.
La réserve des Bouches de Bonifacio est la plus vaste réserve naturelle de France métropolitaine. Elle a réussi à encadrer la fréquentation touristique. © Radio France / Célia Quilleret

Comme cela est le cas dans le sud de la Corse, dans la réserve naturelle des Bouches de Bonifacio, un espace de 80.000 hectares où les falaises de calcaire tranchent avec les chaos granitiques ou les bombes de granit échouées dans des eaux turquoises. Ici la préservation n’est pas une question mais une évidence. 

Une délégation du muséum d’Histoire naturelle de Paris y a réalisé une mission scientifique en octobre pour trouver de nouvelles merveilles inconnues dans les fonds marins. La mission s'appelle "La planète revisitée en Corse". Le but est de constituer un inventaire des espèces d'invertébrés terrestres et marins parfois méconnus. Car l'enjeu de connaissance est fondamental pour préserver ces joyaux. Si tout se passe comme prévu, ces scientifiques iront d'ailleurs explorer les fonds de la réserve de Scandola en 2021 ou 2022. Un atout de plus à venir pour ce trésor. Ils découvriront peut-être de nouvelles pépites, à condition de les préserver !

Des merveilles insoupçonnées dans les fonds de la réserve de Bonifacio.
Des merveilles insoupçonnées dans les fonds de la réserve de Bonifacio. / Muséum d'histoire naturelle de Paris

Reportage Célia Quilleret et Alexandre Abergel à la prise de sons

Réalisation Violaine Ballet avec l’assistance de Martine Meysonnier

Mixage : Manon Houssin

POUR ALLER PLUS LOIN 

“Les oiseaux de la réserve de Scandola en Corse menacés par le tourisme de masse”, Géo, 19/12/2018

“Le tourisme de masse est-il soluble dans le tourisme durable ?”, The Conversation, 01/10/2018

Un tourisme durable peut protéger la biodiversité et contribuer à atteindre les Objectifs mondiaux, selon l’ONU”, ONU, 22/05/2017

Tortue marine et tourisme en Corse = l’impossible ponte”, U Levante, 14/04/2016

“L’écotourisme peut-il sauver les espèces menacées ?”, Le Monde, 07/03/2016

“Le tourisme et la diversité biologique, Organisation mondiale du Tourisme, 01/2013

PROGRAMMATION MUSICALE 

FILASTINE “Night X” 

VAGUES IMAGINAIRES “Mais qu’est ce que” 

SIRJACQ “Aquarius” 

BELLA CORSE « Isula bella » 

MICHELINO SILVANO « Clandestine » 

BIOSPHERE « The eye of the cyclone » 

SIRJACQ « Wolves » 

FRANCOIS DE ROUBAIX « Baleines » 

VAGUES IMAGINAIRES “Deep in blue” 

BARBARA CARLOTTI  “Ô Corse, île d’amour”

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