Un interprète, Aminullah et François Hollande le 25 mai 2012
Un interprète, Aminullah et François Hollande le 25 mai 2012 © Aminullah / Aminullah

Depuis 2001, ils sont près de 10 000 à avoir travaillé avec les armées de la force internationale en Afghanistan. A moins d'un an du départ des troupes étrangères du pays, d'anciens interprètes afghans sont menacés de mort par les taliban.

A la fin de l’année, après plus de 10 ans de guerre, les militaires du dispositif international quitteront définitivement l’Afghanistan. Le sort du pays sera de nouveau entièrement dans les mains des Afghans eux-mêmes. Aujourd’hui, il ne reste sur le terrain que quelques troupes combattantes étrangères : les Français ont achevé leur retrait en décembre 2012. Derrière eux, les occidentaux ne laisseront pas seulement une tragique incertitude sur l’avenir du pays, ils laisseront aussi des milliers d’Afghans très inquiets pour leur propre avenir, pour leur propre vie. Il s’agit de ceux qui, au cours de ces 11 ans de conflit, auront collaboré, à un titre ou un autre, avec les occidentaux. Au premier rang : les interprètes. Des milliers ont travaillé pour les Américains et les Britanniques, entre 500 et 700 pour les militaires français. Pour l’armée française, la question de l’avenir de ces interprètes est d’autant plus sensible que notre histoire militaire reste marquée à jamais par l’abandon puis le massacre de milliers de harkis lors du retrait d’Algérie.En Afghanistan, les interprètes aussi sont considérés comme des traîtres dans la population. La plupart n’ont qu’un désir : partir. Les pays occidentaux ont mis en place des mesures d’aide, plus ou moins généreuses : ceux qui ont servi la France peuvent, sous certaines conditions, demander un visa longue durée. 71 seulement ont été accordés pour l’instant. Chez nos voisins britanniques, c’est la mobilisation d’une partie de l’opinion, et celle des militaires notamment, qui a forcée le gouvernement à ouvrir plus largement les portes du paysl

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Regard d'expert : Mathieu Guidère

Mathieu Guidère
Mathieu Guidère © Thibault Lefèvre / Thibault Lefèvre

C’est "le décrypteur" d’Al-Qaïda en France, l’homme que les journalistes appellent quand la franchise djihadiste revendique un attentat ou un enlèvement. Mathieu Guidère parle 22 dialectes arabes. Il est aujourd’hui professeur titulaire de la chaire d'islamologie et pensée arabe à l'Université de Toulouse 2. Avant d’être un islamologue reconnu, avant de former les officiers à St-Cyr, Mathieu Guidère a étudié la traductologie. Il a notamment développé une théorie de linguistique, ce qu’il a appelé "la linguistique prédictive". Trois ans après le début de la guerre en Irak, Mathieu Guidère est invité aux États-Unis. Il est consulté pour faire un bilan de l’intervention américaine en Irak. Il s’étonne alors de voir que les premières victimes du conflit sont des interprètes. Il creuse le sujet et après avoir analysé près de 10 000 dossiers de traducteurs recrutés par l’armée américaine, il livre une étude unique, une étude qui s‘intéresse à la situation des traducteurs en guerre. Le livre s’appelle Irak in translation, de l’art de perdre une guerre sans connaître la langue de son adversaire.

Je crois que pour les armées, ça restera un trou noir.

Comment s'est déroulé votre étude ? Il s’agissait de regarder ce qui a pêché dans le contact avec la population (en Irak). Je découvre que l’armée américaine, forte de plus de 150 000 hommes en Irak avait recruté plus de 10 000 interprètes ce qui est le recrutement le plus massif de l’histoire de l’humanité d’interprètes et de traducteurs. J’ai eu la possibilité d’examiner les profils de certains interprètes, d’où ils venaient, quelles missions leur étaient affectées, ce qu’ils avaient fait sur le terrain et de faire un état des lieux du travail de ces interprètes traducteurs. La situation en Afghanistan est-elle la même que celle en Irak ? A l’époque où j’ai fait cette étude, les Américains ont tenté de corriger un peu les travers de l‘Afghanistan. Quels étaient ces travers ? D’abord, ils avaient recruté des traducteurs d’ethnies rivales voir ennemies depuis des siècles ce qui a conduit à des catastrophes, parfois à des actions de vengeance. Ils avaient recruté aussi des interprètes qui étaient immédiatement perçus comme des traîtres, ce qui a conduit à des actions de représailles contre les familles, contre les clans parfois. Ils avaient recruté des traducteurs dont la loyauté s’est avérée médiocre et qui parfois ont fait des actions terroristes contre ceux qui les appuyaient pour le travail. La tentative de les corriger en Irak aurait pu fonctionner si le besoin en traducteurs interprètes n’était pas gigantesque [...] Pour les armées, ça restera un trou noir. Il y a eu à un moment un besoin identifié mais il n’y a pas eu de véritable doctrine, de véritable réflexion ou de solution réelle à ce type de problème qui relève du contact avec les populations locales, de contact culturels. Il y a quelques années, vous avez émis l’idée de créer des casques bleus de la traduction Il fallait trouver une solution pour préserver la neutralité, l’indépendance et surtout pour éviter que les interprètes soient pris pour cibles parce qu’ils sont traîtres. L’idée est venue d’avoir un corps d’interprètes traducteurs qui soit neutre, une sorte de casque bleu langagier, de casques bleus composés de traducteurs et d’interprètes qui soient éventuellement pris dans chacun des pays, qui soient mobilisables comme on fait aujourd’hui pour un soldat lorsqu’on intervient dans un territoire. Au lieu de chercher des pays contributeurs en terme militaire, on cherchera des pays contributeurs en terme d’interprètes [...] J’ai créé en 2008 à Genève une organisation non gouvernementale internationale qui était soutenue par l’Etat de Genève : les médiateurs internationaux multilingues. L’objectif de cette ONG était de former et de préparer des traducteurs interprètes aux problématiques spécifiques de l’humanitaire [...] L’expérience a duré quatre ans avant que je ne quitte l’université de Genève et l’école de traduction.

Regard d'expert : Sébastien Jakubowski

Sébastien Jakubowski
Sébastien Jakubowski © Thibault Lefèvre / Thibault Lefèvre

Doit-on accueillir les interprètes afghans qui ont travaillé pour l’armée française ? Une fois le retrait des troupes d’Afghanistan décidé, François Hollande dit oui et charge le Premier ministre de coordonner le dispositif d’accueil. Plusieurs ministères sont concernés et chacun a son avis. Le Quai d’Orsay craint des problèmes d’intégration, l’Intérieur souligne des “risques d’infiltration” des taliban. Plus cocasse, le ministère des Affaires sociales propose d’héberger les interprètes dans une caserne à Grenoble au motif que les “Afghans sont des montagnards”. Seul le ministère de la Défense pousse pour accueillir un maximum d’interprètes. Pour comprendre les raisons de cet engagement, tenter de saisir les rapport des militaires français avec leurs personnels locaux, nous avons rencontré Sébastien Jakubowski. Sébastien Jakubowski est sociologue des organisations. Il travaille depuis plusieurs années sur l’armée française et notamment sur sa professionnalisation. Il nous reçoit à la Maison européenne des sciences de l’homme et de la société à Lille, dans une ancienne caserne militaire en brique rouge située en plein centre-ville.

Dès lors que c’est en interministériel [...] ça échappe complètement aux militaires.

Quelles relations entretiennent le ministère de la Défense et les autres ministères quand une politique interministérielle est mise en place ?

Dès lors que c’est en interministériel [...] ça échappe complètement aux militaires. Les armées jouissent d’une image qui leur est adressée par les hauts fonctionnaires des autres ministères, qui n’est pas nécessairement positive, qui en tout cas les cantonne dans un certain rôle et dans une certaine fonction. Dans le rapport poids-puissance, autant les armées peuvent être très puissantes sur certains chantiers, sur certains arbitrages, autant sur des chantiers plus administratifs, les armées ne peuvent pas apparaître comme étant les interlocuteurs les plus légitimes pour traiter de ces questions techniques. La professionnalisation, c’est aussi la division du travail : aux armées les choses militaires, à l’Intérieur, les questions relatives à la sécurité, aux Affaires sociales les questions d’intégration etc… Dans cette division du travail, le poids administratif dans l’appareil d’Etat et dans sa haute strate n’est pas favorable aux armées.

Pourquoi la société civile française semble indifférente à la manière dont est gérée la situation des anciens interprètes de son armée ?

L’un des éléments de réponse, c’est de constater la logique d’indifférence qui existe en France entre la société civile et la société dite militaire.Une autre interprétation est possible : la population française semblait être hostile à l’intervention en Afghanistan en raison notamment d’un coût humain qui a été élevé mais qui, si on le ramène au regard des pertes humaines subies par les armées britanniques et américaines n’est somme toute pas tout à fait comparable.

Mais c’est une indifférence que je qualifie d’indifférence positive. Cette indifférence est une forme de confiance très forte que les Français accordent à l‘outil militaire. De fait, l’institution se banalise et ne devient plus qu’une "institution comme une autre."

Pourquoi la société civile anglaise se mobilise pour soutenir l'accueil de tous les interprètes de son armée?

J’ai une étudiante, Caroline Marchalle, qui a travaillé sur cette question, sur la question de l’hommage rendu par les politiques aux soldats français morts en Afghanistan. Dans le cadre de ce travail, elle a opéré une comparaison entre le système d’hommage en France et dans les autres pays, notamment en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Elle a pu remarquer que dans ces deux pays, il y a un processus d’hommage qui est parfaitement institutionnalisé qui est très en lien avec la population civile. En France, c’est presque tout l’inverse. L’hommage qui est rendu aux militaires n’est pas rendu par la population civile, il est rendu de manière très centralisée par le pouvoir politique en associant la communauté militaire, la communauté des anciens combattants et par extension la société militaire. Ce n'est pas un processus qui démontre les liens de proximité forts entre les militaires et la société, les habitants, les citoyens. Mis à part en France le 14 juillet, il y a beaucoup moins cette logique de célébration du drapeau, de célébration des personnels militaires lorsqu’ils reviennent de mission comme ça peut être le cas aux Etats-Unis. En France, là aussi c’est tout à fait symptomatique. Quand on assiste par le biais des images de télévision au retour des unités américaines d’Afghanistan, les soldats sont célébrés. On fait ça deux jours, de manière publique avec les familles. En France, ça se fait souvent en catimini par une arrivée dans un aéroport parisien, à 4h du matin. Ca témoigne en fait de cette relation. en Angleterre, ça témoigne de célébrations mythiques des armée et de ceux qui s’engagent pour le pays et en France c'est plutôt une logique de réserve et de retrait qui alimente cette logique d’indifférence.

Les liens

Rapport parlementaire sur le retrait d’Afghanistan

Le Monde : des Afghans aidés pour "services rendus à la France"

Geopolis : le sort des traducteurs afghans de l'Otan

Dailymail : des gradés anglais se mobilisent pour soutenir les interprètes afghans

BBC : reportage sur un interprète afghan de l'armée britannique dont la vie a été détruite par les taliban

Guardian : le dispositif d'accueil des interprètes afghans jugé inadéquat

RFI : le Congrès américain se penche sur le sort des interprètes afghans qui veulent venir aux Etats-Unis

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