MAZAR-I-SHARIF (Afghanistan) (AFP)

Les chevaux puissants ruent en s'enfonçant dans la mêlée animale quand leurs cavaliers, fouet à la main ou entre les dents, cherchent à s'emparer du trophée, le cadavre d'un veau : le bouzkachi, sport centenaire afghan, est aussi magique que violent.

Le spectacle est à couper le souffle à Mazar-i-Sharif, où chaque année se déroule le plus grand tournoi du pays à l'occasion de Nawrooz, le Nouvel an afghan. Jeudi, l'Afghanistan, qui comme l'Iran ou le Tadjikistan suit le calendrier solaire, est passé en 1392.

Un impressionnant contingent policier et militaire a été déployé pour l'occasion. Mi-mars, un attentat dans la province voisine de Kunduz a fait au moins huit morts durant une compétition de bouzkachi, attisant la crainte d'une autre attaque et dissuadant les équipes de la région de faire le voyage.

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Des spectateurs lors d'un tournoi de boukzachi, à Mazar-i-Sharif, le 21 mars 2013

Vendredi, ce sont donc 100 à 200 +tchapendoz+ (cavaliers de bouzkachi) mazaris qui s'affrontent sur une aire de jeu grande comme une demi-douzaine de terrains de football. Leurs montures au galop soulèvent des nuages de poussière quand elles traversent les hectomètres de terre sèche.

L'arrière-plan est un concentré d'Afghanistan : d'un côté les spectaculaires montagnes de l'Hindu Kush et leurs lointains sommets enneigés, de l'autre une gigantesque boulangerie industrielle datant de l'occupation soviétique, datant des années 1980, avant que l'armée rouge ne soit chassée du pays.

Les règles du bouzkachi, sport identitaire afghan, interdit sous les talibans, sont assez simples. Les participants, toujours en selle, rivalisent d'acrobatie, de souplesse et de force pour saisir au sol la carcasse d'un veau, préalablement décapitée et éviscérée, mais qui pèse encore entre 35 et 60 kilos.

Tenant l'animal à bout de bras, l'auteur de la prouesse ou l'un de ses coéquipiers doit foncer à l'autre bout du terrain pour faire le tour d'un mât. Puis revenir sur ses pas et déposer l'animal mort dans un cercle de craie.

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Les cavaliers participant au tournoi de boukzachi, à Mazar-i-Sharif, le 21 mars 2013

Ses adversaires font tout pour l'empêcher de marquer le point, rétribué à l'envi par les dignitaires locaux (de 40 à 1.000 dollars ce week-end à Mazar). A proximité du cercle, les coups de fouet pleuvent sur les montures et leurs cavaliers, acclamés par quelques milliers de passionnés.

Seule une femme, drapée dans un voile foncé, perturbe l'hégémonie masculine. Durant le bouzkachi, comme pendant les célébrations de Nawrooz dans les rues de Mazar-i-Sharif jeudi soir, les hommes sont rois. Et le sexe prétendument faible absent des débats.

Mirwais Hootkhil, petit, râblé et élégant, un air d'Al Pacino afghan à la réplique élaborée, est tchapendoz depuis qu'il a 17 ans. Comme l'étaient son père, son grand-père et son beau-père. "Quand je suis né, mon papa m'a ramené à la maison à cheval", explique cet homme qui dit avoir 35 ans mais en parait 50.

Plus tard, "j'ai gagné beaucoup de bouzkachis", raconte à l'AFP ce cavalier émérite, qui affirme avoir participé à des milliers de tournois mais reste désormais en retrait des mêlées les plus violentes.

"Quand je l'emporte, je suis très fier de moi. J'ai l'impression d'avoir vaincu les Etats-Unis", plaisante-t-il, en référence à la présence américaine en Afghanistan depuis la fin 2001, que nombre d'Afghans, lassés, qualifient désormais d'occupation.

En Afghanistan, un pays enferré dans trois décennies de guerre, conflit et violence sont omniprésents. Le bouzkachi, un sport très dur par nature, ne fait pas exception. "J'ai vu des cavaliers se casser les jambes, les bras, la tête. J'ai vu des gens et des chevaux mourir sur le terrain", se souvient Mirwais.

Il y a un mois, l'une de ses montures, Tori, qu'il surnomme "Messi", comme l'étoile du football argentin, a été blessée d'un coup de couteau, narre son palefrenier, Yor Mohammad, 50 ans.

Najibullah, colosse au mains énormes âgé de 24 ans, élu "tchapendoz du jour" après avoir marqué cinq points, ce qui lui a valu un gain de 310 dollars, voit pourtant le bouzachi comme un signe de paix. "Si nous jouons, c'est bien parce que l'Afghanistan est en paix", remarque-t-il, oubliant peut-être l'attentat de Kunduz.

Un lyrisme rappelant celui de Joseph Kessel, qui dans son roman Les Cavaliers, décrivait avec emphase les chevaux, vrais héros de ce sport : "Il fallait en vérité, à tous les coursiers du bouzkachi, les qualités les plus rares et les plus contraires : la fougue et la patience, la vitesse du vent et l'entêtement d'une tête de bât, la bravoure du lion et l'art d'un chien savant."

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