Surpris par la nature du débat qu’a déclenché la passe d’arme entre Christine Angot et François Fillon sur France 2, Bruno Donnet y revient ce matin…

Christine Angot face à François Fillon dans l'émission politique de France 2
Christine Angot face à François Fillon dans l'émission politique de France 2 © Capture d'écran d'un extrait de l'émission faite le 28/03/2017

Le débat auquel on assiste, c’est en quelque sorte : « Est-ce que ça se fait ou est-ce que ça ne se fait pas, ce qu’a fait Christine Angot jeudi soir ? » Tout le monde a son avis sur la question, même François Hollande, qui l’a livré hier soir, dans les colonnes du Monde, estimant que cet épisode : « abîme la politique ».

Alors je ne sais pas si ça « abîme la politique » ou pas. Ce qui m’intéresse, ici, c’est de tenter de comprendre pourquoi s’est arrivé et ce que ça dit précisément.

Pour le savoir, il faut réécouter les cinq dernières secondes de l’intervention de Christine Angot. Qu’a-t-elle dit très exactement à François Fillon avant de quitter le plateau ?

Vous savez pourquoi ils m’ont fait venir ? Ils m’ont fait venir parce que ce que je viens de vous dire, eux, ils ne peuvent pas le dire.

Elle lui a dit deux choses :

  1. que ce qui venait de se produire avait été organisé par la rédaction de l’émission.
  2. que c’était symptomatique d’un immense tabou journalistique.

Alors, si cette séquence est particulièrement intéressante, c’est parce qu’elle montre un nouveau temps dans l’évolution des émissions politiques. Au commencement, les journalistes n’asticotaient pas les politiques, parce que ça ne se faisait pas. Les affaires sortaient… dans les journaux mais face à un homme politique, à la télévision, les journalistes la bouclaient et malheur à celui qui oserait poser une question à Mitterrand par exemple, sur les écoutes téléphoniques, il se voyait immédiatement recadré, sans ménagement.

Ensuite, les journalistes sont devenus un plus audacieux. Et pour créer des temps forts dans leurs émissions qui ronronnaient, ils ont décidé de bousculer les politiques et choisi de leur demander le prix du ticket de métro ou celui de la baguette de pain.

Seulement voilà, leurs interlocuteurs se sont adaptés, ils ont inventés les communicants et les éléments de langage et il est devenu difficile de les coincer. Alors ? Alors pour créer de nouveaux moments de rupture, des instants de tension, la télévision a convoqué les fameux « vrais gens ». Ces étudiants, ces agriculteurs ou ces chômeurs qui, comme Isabelle Maurer face à Jean-François Copé, avaient pour mission de paraître plus crédibles que les journalistes pour dire aux politiques qu’ils ne connaissaient rien de la réalité :

C’est scandaleux ce que vous voulez nous dire Monsieur Copé parce que on survie Monsieur Copé, avec le peu qu’on ose nous donner. Bientôt on pourra même plus se payer un morceau de savon pour se laver et il faudrait que je dise merci.

Voilà, ça c’était du vrai moment de télé coco parce que c’était… du vécu. Le problème, c’est que le vécu… et bah il a vécu.

Et que dans la campagne présidentielle hors normes que nous traversons, le nouveau problème auquel l’affaire Fillon confronte les journalistes, c’est celui de la morale.

Le hic, c’est que c’est un terrain sur lequel les journalistes refusent d’aller parce que … ça ne se fait pas. Du coup, comme ils l’avaient fait, hier, avec la connaissance du réel incarnée par les « vrais gens », ils sous-traitent, aujourd’hui, à d’autres, le champ de la morale. Et c’est très précisément parce qu’ils ne se sentent pas autorisés à le faire, parce qu’ils considèrent que c’est une limite de leur métier, qu’ils ont invité Christine Angot à demander, à leur place, à François Fillon s’il n’avait pas honte :

Vous ne reculez devant rien. Mais vraiment devant rien.

Bref, médiatiquement parlant, l’épisode Angot/Fillon signe que les journalistes refusent d’arpenter le terrain de la morale et qu’ils préfèrent demander à un écrivain de venir dire « Je ».

Alors, quand la morale est malmenée, un écrivain est-il plus légitime qu’un journaliste pour la questionner ? C’est aussi l’une des interrogations que soulève l’affaire Fillon.

L'équipe
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.