Le pauvre poète écrit, il travaille sa prose ou sa métaphysique. Il s'épuise à la tâche. Devant lui, le poêle est éteint. Ça doit geler sévère.

« Le pauvre poète » de Carl Spitweg, 1839
« Le pauvre poète » de Carl Spitweg, 1839 © AFP / PHOTO JOSSE / LEEMAGE

En 1839, sous les toits glacés de Munich, vivait le pauvre poète

Dans sa petite mansarde au plancher de bois et aux murs humides, le pauvre poète écrit, à demi allongé sur sa fine paillasse élimée. 

Un bonnet de nuit vissé sur le crâne, emmitouflé dans sa robe de chambre verte, il s'est réfugié sous une mince couverture.

À ses pieds, un paquet de gros livres anciens, fermés mais aussi ouverts. C'est un poète sérieux, regardez, pour rédiger ses vers, il n'a de cesse de consulter de nouvelles références : philosophie, botanique, astronomie ou biologie sous-marine - Qu'en sait-on ?

Au-dessus de sa tête, il a suspendu – pour se protéger des fuites d'eau – un parapluie grand ouvert, grignoté par le temps, à ses extrémités.

Sur la gauche : une petite fenêtre. Les murs sont gris mais la lumière est belle. 

C'est un matin d'hiver

Dans sa petite mansarde, le pauvre poète soudain s'est arrêté de travailler. La plume entre les dents, il observe sa main.

Que fait-il avec ses doigts ? Est-il en train de former un zéro ? Ce serait tout de même une façon bien sévère de considérer sa propre production artistique.

Ou bien peut-être a-t-il coincé quelque chose entre son index et son pouce ? Oui ! Une petite puce, invisible à l'œil nu. Minuscule, mignonnette, microscopique.

Il ne peut, semble-t-il, lâcher sa main droite des yeux. Par le zéro ou par la puce, il est comme fasciné.

Petite la mansarde, infinie l'imagination du pauvre poète. Nous disons cela avec une pointe d'ironie bien sûr car la toile devant nous est un peu satirique.

Outre Rhin, Der arme Poet : "Le pauvre poète"

Aussi connu que la Joconde. Carl Spitzweg peint la toile à la fin des années 1830. Près de 20 ans après le congrès de Carlsbad. 

À Carlsbad, entre grands chefs de la confédération germanique – l'Allemagne n'est pas encore un état unifié - on décide de mesures répressives pour contenir le risque révolutionnaire. La censure, bien sûr, en fait partie.

Le romantisme allemand en prend un sacré coup. À son exaltation de l'individualité, à sa recherche d'expressivité toute mystérieuse, succède le Biedermeier : un art bourgeois, domestique et un peu terre-à-terre, c'est vrai, mais à l'intérieur duquel se développe – en tout cas chez Spitzweg – une forme insidieuse de contestation.

Avec son Der arme Poet, Spitzweg tord le cou à la sacro-sainte figure du poète maudit. Celui-ci n'est plus, comme "le voyageur" de Friedrich, au centre du monde, face à l'infinie grandeur du ciel et de la nature. Il est enfermé, reclus sur lui-même dans un tout petit coin d'une minuscule pièce, tout entier absorbé par l'observation d'un zéro ou d'une puce.

Il y a, c'est vrai, une bonne dose de ridicule dans cet homme-là

Mais n'y a-t-il pas certaines vertus au fait d'être ridicule ? J'en vois au moins une : C'est une pratique personnelle. Car chacun a sa façon d'être ridicule. 

Ami auditeur, je t’invite cet été à méditer cette épineuse question : quelle est ta façon à toi, rien qu’à toi, d’enchanter le monde en te montrant parfois ridicule. 

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