La scène se passe quelque part au milieu du XVIIIe siècle, dans un salon anglais. C'est au petit matin, après une sale nuit de débauche.

"Le tête à tête" de William Hogarth
"Le tête à tête" de William Hogarth © AFP / Photothèque Ann Ronan / Photo12

Le tête à tête

Près de la cheminée, assis dans leurs fauteuils de soie rouge, à la pale lueur du jour, monsieur et madame ne sont pas très jolis à voir.

Le visage gris et renfrogné, les paupières lourdes et l'air hagard, ne demandez pas Monsieur : il a la gueule de bois. A cette heure-ci, il n'est plus bon à rien, rien qu'à laisser pendouiller mollement ses grandes jambes de sauterelles. Tout de même, il est habillé chic !

A sa droite, Madame, elle aussi, a de touts petits yeux. Les bras levés en l'air, elle s'étire. Et elle en a bien besoin ! La nuit visiblement a été longue, elle fut surement joyeuses et si l'on en croit son air satisfait, pleine de sensualité.

Au fond, sur la table de whist, les chandelles sont entièrement consumées. Après dîner, pendant des heures, on a battu les cartes, on a bu , on a joué.

Aux pieds de son maître, un fringuant caniche s'agite en frétillant la queue. Que tient-il dans son museau ? Un bonnet, tiens donc, et qu'il tire de la poche de son propriétaire. C'est celui de sa tendre maîtresse.

Devant nous une chaise est renversée, au fond un valet baille, et sur la gauche, vous le voyez ? Un homme chauve en redingote grise prend la poudre d'escampette. Un livre de comptes sous les bras, les mains pleines de factures,  il lève les yeux au ciel, il est agacé, fatigué, il n'en peut plus. L'intendant, c'est sûr, va démissionner .

Dans la cheminée, les bûches brûlent encore, mais dans une heure ou deux, elles se seront transformés en un paquet de cendres … Un peu comme ce mariage, du reste, qui sent le fiasco à plein nez.

La toile s'appelle "Le tête à tête" et c'est bien sûr ironique car ces deux tourtereaux sont bien incapables de passer un moment seuls ensembles.

William Hogarth et "le mariage à la mode"

Hogarth, l'auteur de cette scène délicieusement décadente, est anglais. Peintre et graveur, passé maître dans l'art de la satyre, en 1743, il a l'idée de se lancer dans une série de six peintures intitulées le "mariage à la mode" et dont ce "tête à tête" – un peu foutraque il faut bien le dire – est le deuxième volet.

C'est une série délicieuse qui raconte une histoire, une sorte de roman visuel qu'on se délecte à suivre. Toile après toile, la fable est pleine de rebondissement et ne se termine pas très bien, je dois vous prévenir.

Hogarth fait ici la satire d'un mariage arrangé entre l'héritier d'une famille noble et la fille d'un riche bourgeois. La toile certes est amusante mais elle trempe aussi dans le vitriol.

Hogarth se moque et il attaque oui, sans se gêner, il fustige les mœurs et les pratiques de la noblesse anglaise, il attaque de front leur oisiveté et leur penchant consécutif pour la débauche.

A l'époque, les toiles se vendirent mal, à peine cent vingt guinée, soit le triple de ce qu'avait payé Hogarth pour les faire encadrer. Pas grand chose. Aujourd'hui, les six pièces de la série coulent des jours heureux à la National Galery à Londres.

Londres, c'est une ville chère c'est vrai mais c'est pas très loin de la France ! Si d'aventure vous y passez, à dos de dauphin ou de flamand roses, posez vos fesses devant ces toiles, offrez-vous un petit moment de délectation visuelle avant d'aller descendre une petit Guiness qui vous permettra ensuite d'aller crier tout votre amour à nos voisins anglais !

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