Et si on peignait .... la vérité ?

Portrait du Pape Innocent X, Velasquez, 1650
Portrait du Pape Innocent X, Velasquez, 1650 © Getty / DE AGOSTINI / Contributeur

Hey Velasquez, passe la merguez !

Comment ??????

J'ai dit : "Hey Velasquez, passe la merguez !"

La vache, ce jour-là, Velasquez était fumasse, cinquante fois qu'on la lui faisait cette vieille blague franchement pathétique : oui, c'est vrai, Velasquez, ça rime avec "merguez" mais quoi ? Ça va ! On ne va pas en faire tout un manchego !

Vexé comme un pou et surtout dégoutté, ulcéré, dépité par la lourdeur infâme de ses contemporains, Velasquez voyait tout rouge. Il s'enferma dans son atelier où il se mit à peindre une toile tout en rouge.

Une toile toute rouge 

Devant nous, le visage d'un homme qui ne semble pas particulièrement porté sur la gaudriole. Dans une pause des plus solennelles, assis sur son majestueux fauteuil papal, Innocent X a l'air tendu.

Les avants bras posés sur les accoudoirs, il porte la tenue réglementaire : l'aube blanche, la mosette rouge et le petit bonnet assorti.

Dans sa main gauche, un feuillet rempli d'inscriptions - sans doute sa liste de courses -  à l'annulaire droit, c'est bien, il n'a pas oublié l'anneau pastoral.

Pas de raquette, pas de tennis au pied, dormez ce soir sur vos deux oreilles, le souverain pontife ne s'est pas encore transformé en souverain sportif.                

Au fond, un épais rideau de velours rouge ferme l'espace. Pas d'ailleurs vers lequel notre œil pourrait convoler. Impossible d'échapper à cet homme et à son autorité.

Il prend la pause ... à 76 ans !

Innocent X n'est plus très jeune. 76 ans le jour où il prend la pause, mais il n'a rien de sénile, son œil est vigoureux !

Les sourcils froncés, le visage rose et contracté, il nous fixe de son regard froid et menaçant. Je dois dire que c'est légèrement angoissant car on dirait qu'il arrive à pénétrer les secrets de notre âme. Innocent X voit en nous, mais grâce à Velasquez, nous aussi, nous voyons en lui. Et d'ailleurs, on dirait que ça le fait légèrement frémir.

Diego Velasquez

En 1650, le peintre espagnol Diego Velasquez voyage en Italie. Il séjourne à Rome où il réalise le portrait du pape Innocent X.

Avant lui, plusieurs peintres se sont livrés à ce périlleux exercice : représenter la face du pouvoir papal. Le grand maître, comme souvent, ne fait rien comme les autres.

Contrairement à Raphaël, qui tenta de rendre le terrible Jules II plus humain, ou à Titien qui peignit Paul III entouré de ses deux petits fils, Velasquez ne flatte pas son sujet en l'idéalisant. Il ne cherche pas à le rendre plus sympathique ou plus doux. Non, il fait un autre choix esthétique : il choisit de peindre la vérité.

Il choisit de peindre la vérité !

Soit, mais quelle vérité ? Car en toute chose, il y en a toujours plusieurs. Et bien, la vérité anti-cosmétique, celle qui se cache derrière le joli masque des apparences.

En toute chose, il y plusieurs vérités 

Et c'est ainsi qu’apparaît sous nos yeux l'authentique visage du pouvoir papal, entre indifférence, intelligence froide et manipulation. Le pape Innocent X, diable – si je puis dire – n'avait pas l'air commode. Et c'est assez fascinant à voir.

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