Par Dorothée Barba

L’inflation, le chômage, ou encore les taux directeurs de la BCE : certains sujets sont impossibles à illustrer en image. Les responsables photo des journaux s’en arrachent les cheveux. Mais les paradis fiscaux, c’est le pire. J’imagine la scène à la rédaction du Monde : « Bon, il est super ton article Panama Papers, mais je mets quoi comme photo, t’es marrant ? Encore une plage et des palmiers ? Franchement, ça fait pas sérieux. » Mais Paolo Woods et Gabriele Galimberti ont relevé le défi. Ces deux photographes exposent à Paris, à la Magnum Galerie, depuis hier. Leurs photos sont également dans un très beau livre intitulé : Les paradis, rapport annuel (éditions Delpire).

Nous avons passé près de deux ans à sillonner les centres offshores, qui vivent de la soustraction fiscale, du secret, de la finance nomade et de la très grande richesse. Avec pour seule obsession de traduire ces lieux abstraits en images.

Le résultat est une réussite, car le travail de photo est très léché, mais surtout très choquant. C'est un grand voyage qui passe par le Panama et Singapour.

Ma photo préférée est celle du Jetpack : un sport nautique pratiqué sur les îles Caïman, qui aspire de l’eau pour vous propulser en l’air. Le type s'envole à la verticale, dans un décor de carte postale. Et en légende, les propos de ce monsieur : «Le Jetpack, c’est la gravité zéro. Les îles Caïman, c’est l’impôt zéro. On est au bon endroit ! ».

Aux Caïmans, on voit aussi les rangées de centaines de boîtes aux lettres d’entreprises domiciliées offshore, une illustration concrète de ces coquilles vides. A Singapour, encore des rangées : celles de coffres forts pleins de diamants, valeur refuge.

George Town. Grand Cayman
George Town. Grand Cayman © Delpire / Paolo Woods et Gabriele Galimberti

Des photos du côté sombre de ces paradis, aussi. A Hong Kong, 20% de la population vit sous le seuil de pauvreté . On découvre ceux qui, faute de ressources, louent des micro-logements où ils peuvent à peine s’allonger.

La force de ces deux photographes est de rester factuels, dans leurs légendes : les faits sont suffisamment révoltants, inutile d’en rajouter. Ansi, le cliché de Lorna Smith chez elle, dans sa maison très cossue des îles vierges, avec vue à couper le souffle. Voici la légende : « Lorna Smith est experte dans l’industrie financière et travaille sur la promotion et l’image des îles vierges britanniques. Présidente du comité de développement des entreprises de services financiers, elle a également ouvert des bureaux de promotion des îles vierges à Hong Kong et à Londres. Elle est aussi la première dame du pays : son mari est Premier Ministre. » Qui a parlé de conflit d'intérêt ?

Pour nous rappeler qu’on est tous concernés par les paradis fiscaux, le livre commence par une double page dans laquelle on voit une cannette de Coca Cola, un paquet de thé Lipton, des Tampax, un Iphone, un polo Lacoste… et j’en passe. Des objets produits par 340 multinationales, dont les régimes d’imposition alambiqués ont été dévoilés par un seul et unique lanceur d’alerte, employé par un seul cabinet d’audit, concernant un seul paradis fiscal, le Luxembourg. La divulgation de ces documents a provoqué un scandale baptisé Luxleaks et le lanceur d’alerte, Antoine Deltour , attend son procès prévu la semaine prochaine. La pétition pour le soutenir a récolté plus de 100.000 signatures sur Internet.

Les paradis, rapport annuel , éditions Delpire (49 euros).

Exposition de Paolo Woods et Gabriele Galimberti, galerie Magnum à Paris (13, rue de l'Abbaye, 75006) jusqu’au 4 mai 2016.

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