(Par Dorothée Barba)

Le vol en entreprise est une pratique très courante, selon un sociologue qui s’est penché sur la question : François Bonnet, chercheur au CNRS. Il parle même d’activité « routinière ».Un salarié sur trois est concerné. Et ce chiffre est sans doute une estimation basse car il résulte d’enquêtes purement déclaratives.

Tous les secteurs d'activité sont concernés. C'est dans les ports, les aéroports et les entrepôts que le vol en interne représente la part la plus importante dans les disparitions de biens. La grande distribution est aussi concernée. Dans le commerce, on parle de « démarque inconnue » pour désigner l’ensemble des pertes inexpliquées : les vols commis par les clients, les vols commis par les salariés et les erreurs administratives. « Selon la sagesse patronale , m’a expliqué François Bonnet,la démarque inconnue c’est un tiers, un tiers, un tiers : il y a donc autant de vol par le personnel que de vol par la clientèle ».

Chose étonnante : l'aspect matériel, l'appât du gain, n’est pas la première motivation de ces vols. Plusieurs études de sociologues et d’anthropologues ont montré que les relations avec le patron sont en cause.Le vol est une expression de l’insatisfaction du salarié. Pourtant, a priori, l’employeur n’en saura rien. C'est en quelque sorte une manifestation silencieuse !

De façon générale,le vol en interne est largement toléré. L'employeur ferme les yeux sur les petits vols pour éviter de surveiller à perte : contrôler serait plus cher que ce que coûte la disparition des biens volés.

D’ailleurs, quand on demande à des chefs d’entreprise, tous secteurs confondus, quel est le risque le moins grave, ou qui porte le moins à conséquence sur leur «supply chain », leur chaîne logistique, plus de la moitié désignent le vol et le sabotage comme étant je cite, « le risque le moins impactant ». Résultat d’une enquête récente menée par Générix, un spécialiste de logistique.

Ceci dit, attention : le vol sur le lieu de travail, quel qu’en soit le montant, constitue une cause réelle et sérieuse de licenciement . Et justement parce que c’est très courant, l’employeur n’aura qu’à surveiller de près un salarié dont il veut se séparer : le moindre petit vol sera un prétexte pour le licencier.

Pour se prémunir contre le vol, la direction de l’entreprise peut utiliser la vidéosurveillance , à condition d’en informer le personnel avant. Il faut aussi prévenir la CNIL (Commission Nationale de l'Informatique et des Libertés). Sinon les images des caméras ne serviront à rien devant les Prud’hommes, même si elles sont accablantes.

Le vol en interne, en tout cas, est un objet d’étude passionnant pour les chercheurs parce qu’il est largement toléré, mais jamais officiellement. C’est une forme de marchandage implicite : le vol peut aussi être bien un acte de résistance (côté personnel) qu’un prétexte pour licencier facilement (côté direction). Voilà qui en fait un symptôme de la complexité de la relation salariale.

L'équipe
Mots-clés :
Suivre l'émission
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.