Ce matin dans l’édito carré : une recherche ethnographique sur les chasseurs de virus. Ils sont zoologues, chasseurs-cueilleurs, observateurs d’oiseaux, philosophes ou informaticiens. Ils travaillent à Hong Kong, Taïwan ou Singapour et sont tous aux avants postes pour préparer l’arrivée de nouvelles pandémies.

En 2005 dans une ferme de Hong Kong une centaine de poulets qui n’avaient pas été vaccinés contre le H5N1 sont morts.
En 2005 dans une ferme de Hong Kong une centaine de poulets qui n’avaient pas été vaccinés contre le H5N1 sont morts. © Getty / Viviane Moos

L’anthropologue français Frédéric Keck, spécialiste des zoonoses, ces pathologies qui passent des animaux aux humains, les a suivis à l’occasion d’une longue enquête de terrain entre 2007 et 2013 pour comprendre comment sont observées les mutations des virus de grippe entre les oiseaux sauvages, les volailles domestiques et les humains.  

Ce travail est publié aux éditions Zones sensibles, son titre : Les sentinelles des pandémies, un livre prémonitoire puisqu’il a été écrit avant l’apparition du nouveau Coronavirus.  

Cet ouvrage montre que les autorités sanitaires asiatiques se préparaient depuis longtemps à l’émergence d’un nouveau virus en raison du caractère cyclique des pandémies. A l’aide de l’anthropologie sociale, le chercheur prend ces virus comme point de départ pour une enquête sur les transformations des relations entre humains et non-humains.  

Qu'est-ce qui caractérise ces nouvelles relations ?  

Depuis les années 70 explique Frédéric Keck, tous les indicateurs montrent que notre mode de développement produit les conditions idéales pour l’émergence de maladies infectieuses. Chaque modification que l’espèce humaine impose à son environnement est suivie d’une maladie animale qui signale cette transformation.  

Ces changements de comportements montrent comment les hommes interagissent avec les animaux. Ils reposent par exemple sur le commerce d’animaux sauvages qui rapprochent les humains des réservoirs viraux, sur l’élevage industriel, mais aussi sur les techniques utilisées par l’homme comme abattage massif de volailles ou l’usage de poulets sentinelles.  

Quel est le principe de ces animaux sentinelles ? 

En 2005 dans une ferme de Hong Kong une centaine de poulets qui n’avaient pas été vaccinés contre le H5N1 sont morts.  

Leur mort signifiait donc que la ferme avait été infectée par le virus de la grippe aviaire transmissible aux hommes. Les poulets, explique Frédéric Keck, apparaissent ici comme les alliés des hommes dans la guerre contre les virus en mourant les premiers sur la ligne de front. Des milliards de volailles ont ensuite été tuées à travers le monde pour éviter que les pathogènes potentiellement pandémiques ne passent la frontière d’espèces. Les oiseaux migrateurs ont également été surveillés pour comprendre la diffusion des virus de grippe en dehors de leur lieu d’émergence.  

Frédéric Keck montre que l’Asie est beaucoup plus en avance que l’occident sur les comportements à adopter face aux virus. En France dit-il, il faudrait sortir la pandémie d’une gestion purement sanitaire pour l’aborder sous l’angle de l’écologie et de la conservation en profitant par exemple du savoir des naturalistes.  

Dans un contexte de santé globalisée, il rappelle que « les virus ne sont pas des entités intentionnelles visant à tuer des humains, mais plutôt le signe d’un déséquilibre entre différentes espèces d’un écosystème ». 

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