Ce matin dans l’édito carré, une histoire qui en dit long sur la place des chercheurs en France.

Avec le cas édifiant du géologue de l’Université de Poitiers, Abderrazak El Albani, dont les recherches et les découvertes majeures pourraient être suspendues faute de financements. 

C’est mon confrère Sylvestre Huet qui relatait cette affaire la semaine dernière dans les pages du Monde.  

En 2008, Abderrazak El Albani, avec une équipe internationale, mettait au jour au Gabon, des fossiles multicellulaires de 2,1 milliards d’années. 

Auparavant on pensait que ces organismes n’avaient pas plus de 600 millions d’années. 

Cette découverte apportait la preuve que des formes de vie complexes ont existé bien plus tôt que ce que l’on pensait. Le curseur de l’origine de la vie a donc fait un bond en arrière et a valu en juillet 2010 au chercheur la couverture de la prestigieuse revue Nature. 

Dans à peu près n’importe quel grand pays, comme les Etats-Unis, l’Allemagne ou le Japon, cette découverte fondamentale à la Une de Nature, aurait valu à son auteur de se voir ouvrir les portes des plus grandes Universités avec à la clé un contrat richement doté lui permettant de poursuivre sur sa lancée. Mais pas en France, bien au contraire… 

Et que s’est-il passé exactement ? 

Et bien l’ANR, l’agence nationale de la recherche, qui est censée soutenir et financer la recherche sur projets, refuse depuis 5 ans de mettre un centime sur la suite de ces travaux. Recherche qui permettrait à cette équipe de repartir sur le terrain pour comprendre comment sont apparues ces formes de vie. 

Mais rien n’y fait, malgré le temps consacré à monter des dossiers de financements chaque année, les motifs de refus de l’ANR se succèdent avec des arguments à l’emporte- pièce assez peu convaincants. 

Abderrazak El Albani confie n’avoir parfois, même pas passé le premier tour des évaluations. C’est un peu comme si une commission de financement pour le cinéma avait rangé dans un tiroir le scénario d’un Ken Loach ou d’un Jacques Audiard juste après leur Palme d’or.

Actuellement l’ANR ne finance qu’entre 10 et 15% des projets soumis par des chercheurs français. Une véritable loterie. 

Cet exemple illustre de façon très symptomatique les réalités du travail d’un scientifique qui perd un temps précieux à chercher de l’argent et à devoir convaincre des bureaucrates plus émoustillés par la sensualité des tableaux Excel que par la beauté de la science. 

Selon Patrick Lemaire, le Président de Science en marche, nos dirigeants totalement déconnectés, semblent atteints d’un mal incurable qui les empêche de comprendre à quoi sert vraiment la recherche. 

Et c’est un très mauvais signal envoyé en direction des plus jeunes qui d’ailleurs ne s’y trompent pas et se lancent de moins en moins nombreux dans des métiers aussi mal financés et tellement peu valorisés. 

Projet unique au monde sur les origines de vie multicellulaire, l’équipe de Poitiers ne sait pas aujourd’hui si elle va pouvoir un jour repartir au Gabon.  

Et pendant que le temps file, nos chercheurs français traités avec mépris, voient débarquer consternés la concurrence féroce venue de l’étranger, qui elle, a bien compris l’intérêt des découvertes que l’équipe de Poitiers a pourtant initié !

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