Le gouvernement a beau avoir rapidement corrigé le tir dans « l’affaire des Pigeons » (cette vigoureuse réaction des entrepreneurs contre les impôts), vous pensez que cette histoire laissera des traces…

Oui, tous les chefs d’entreprise dont on a pu entendre le témoignage et tous ceux auxquels j’ai pu parler, restent très mobilisés. Ce qui les anime principalement, c’est à la fois la méfiance (car tout n’a pas été réglé et tous s’inquiètent de ce qui peut se passer lors du vote du budget au Parlement), et puis aussi une profonde aigreur, un vrai ressentiment. Et c’est ça, je crois, le plus préoccupant. Car l’économie française est complètement à l’arrêt. L’Insee a publié en fin de semaine deux chiffres terribles : après trois trimestres de croissance nulle, aucune reprise de l’activité n’est pour l’heure visible ; on est donc à zéro. Et le chômage va continuer à augmenter pour atteindre des niveaux inconnus depuis la crise de 1995. Alors face à ça, qui peut réagir ? Ce n’est évidemment pas l’Etat qui va relancer l’économie : il n’y a plus d’argent dans les caisses, les grands chantiers subissent actuellement un coup d’arrêt brutal, et plusieurs grands projets, eux, sont carrément gelés. Il reste donc le privé. Les ménages, mais ils subissent cette année une baisse de leur pouvoir d’achat, la plus forte depuis 30 ans (depuis le plan de rigueur de Pierre Mauroy). On ne peut donc pas compter sur eux pour consommer beaucoup. Reste les entreprises, mais pour relancer l’économie, il faudrait à la fois qu’elles investissent et qu’elles créent des emplois. Et dans un climat économique aussi incertain, ça supposerait au minimum qu’elles aient confiance, qu’elles se sentent soutenues par le gouvernement. Or c’est l’inverse qui se produit, comme l’a montré cette affaire des « Pigeons ».

Pourtant François Hollande voit assez régulièrement des patrons ?

Oui, il entretient même de bons rapports avec quelques uns des plus grands patrons français. J’ai d’ailleurs eu la chance d’assister il y a quelques semaines à une rencontre à huis clos entre le chef de l’Etat et plusieurs patrons du CAC 40. Et je peux vous assurer que François Hollande était très à l’aise et se montrait très compréhensif sur tous les sujets abordés. Il avait d’ailleurs été chaleureusement applaudi.

Alors comment expliquer ce qui s’est passé depuis ?

Impréparation des équipes, précipitation, obsession de trouver des recettes fiscales, et puis sûrement aussi, une forme d’idée fixe sur l’illégitimité des gains dès lors qu’ils sont trop importants. En réalité, je crois que ce gouvernement a une vraie méconnaissance de ce que sont les patrons ; d’ailleurs il n’y a dans toute l’équipe de Jean-Marc Ayrault qu’un seul ministre ayant travaillé en entreprise. Le fait est qu’avec cette « affaire des Pigeons », le pouvoir a perdu sur tous les tableaux. Il a été obligé de se déjuger en urgence ; il a sûrement mécontenté une partie de sa majorité qui reste et restera quoi qu’il arrive hostile aux entreprises ; et il a perdu pour longtemps la confiance des patrons, ceux-là même qu’il disait vouloir préserver, ceux des petites et moyennes entreprises. Au fond, l’histoire se répète toujours. Lorsqu’il arrive au pouvoir, François Mitterrand nationalise massivement. Lorsqu’il arrive à Matignon, Lionel Jospin fait les 35 heures. A chaque fois, la gauche s’affronte d’abord au monde patronal et change ensuite de politique, au nom du réalisme. Mitterrand libéralisera l’économie. Jospin privatisera plus que tous les autres. Mais tous les deux ont longtemps traîné cette hostilité sourde de la part de beaucoup de patrons.

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