Demain soir, à 20h30, François Hollande doit se rendre à une invitation un peu inhabituelle. Ce sera même une première.

En effet : le Président va se rendre à un dîner à l’invitation de l’Afep, l’Association Française des Entreprises Privées. L’Afep, c’est la quintessence du grand patronat en France. Cette association a été fondée au moment des nationalisations de 1981, pour constituer un lieu de rencontre exclusivement réservé aux très grandes entreprises privées. Aucune entreprise publique ou nationalisée n’y avait donc son rond de serviette. Cette association a depuis lors constitué un puissant instrument de lobbying. Ce n’est pas une institution politique, au sens d’un engagement partisan (son actuel Président est un ancien du cabinet de Michel Rocard à Matignon). Mais disons que l’Afep œuvre toujours dans le sens d’une défense efficace des intérêts des très grandes entreprises. Et comme vous le disiez, la venue du chef de l’Etat dans ce cénacle sera une première. Ce qui, d’ailleurs, fait de la France un pays assez à part.

Parce que ce genre de rencontres ou d’échanges avec les grands patrons est plus courant dans les autres pays ?

Non seulement c’est monnaie courante, mais cela se pratique souvent dans un cadre tout ce qu’il y a de plus habituel. Le gouvernement allemand, les Anglais ont constitué des groupes de travail, des Comités de grands patrons que le chef de l’exécutif rencontre régulièrement. Même chose, bien sûr, aux Etats-Unis. Et cela quelle que soit la couleur politique du pouvoir en place. Ainsi, le travailliste Tony Blair avait constitué un Conseil de grands patrons, très international, qu’il consultait régulièrement. Même en Chine, ce genre de pratique est courante. Les grandes villes, les provinces chinoises et Pékin ont pour la plupart leurs interlocuteurs habituels dans l’univers des grands capitalistes du reste du monde. Et ça ne pose aucun problème politique : dans tous ces pays, le pouvoir sait qu’il a besoin des entreprises pour réussir sa politique économique. Ca ne veut évidemment pas dire : tout faire en fonction de ce que veulent les patrons. Non, mais au minimum, les consulter, les écouter et parfois les entendre. C’est cela qui, en France, paraît plus difficile à admettre. Souvenez-vous à quel point ses rapports avec quelques grands patrons ont été reprochés à Nicolas Sarkozy. Et on sent bien que la gauche française n’a pas réglé son problème de relation avec les patrons et de place qu’il faut accorder à l’entreprise. On en a encore eu un exemple samedi, au Sénat.

Vous faites allusion au rejet par le Sénat du crédit d’impôt et de l’ensemble de la Loi de Finances rectificative ?

Exactement, les sénateurs communistes et les Verts ont refusé qu’on fasse, disent-ils, un cadeau de 20 milliards aux entreprises sans contrepartie. Et on sait que pas mal d’élus socialistes partagent la même analyse. Alors, dans ce contexte, le dîner du chef de l’Etat avec les grands patrons alors même qu’il refuse de donner un coup de pouce au Smic, ce dîner fera polémique. Et ça ne va sûrement pas aider à clarifier le positionnement de François Hollande sur ces questions. Choc fiscal d’abord, crédit d’impôt ensuite ; coup de pouce au Smic d’abord, revalorisation sèche ensuite ; les exemples sont nombreux des hésitations sur la trajectoire politique. Tout ça provoque évidemment des tiraillements au sein de sa majorité et des doutes dans l’opinion. Je ne sais pas si le dîner de demain soir aidera, mais c’est sûr : il va devenir urgent pour François Hollande de choisir.

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