L'édito Eco de Jean-Marc Vittori du quotidien Les Echos

A la fin de la semaine dernière, on apprenait que l’opérateur de télécom français Free se lançait à l’assaut de l’américain T-Mobile. Que révèle ce projet ?

Au-delà de l’audace de Xavier Niel, le patron de Free, c’est un formidable symbole du fossé qui s’est creusé entre l’Amérique et l’Europe. Ou plutôt de trois fossés.

Le premier porte sur le dynamisme économique. Les grandes entreprises, qui cherchent désespérément de la croissance, avaient tendance jusqu’à l’été dernier à aller la chercher dans les pays émergents. Mais l’Inde, le Brésil, la Turquie ou l’Afrique du sud ont connu un sérieux coup de frein.

Les Etats-Unis, eux, ont une production sur une pente de deux et demi pour cent alors que la zone euro se traîne péniblement à 1%. Les consommateurs et surtout les chefs d’entreprise américains sont confiants, même si la reprise est alimentée par l’endettement. Le pays retrouve de vrais avantages compétitifs avec des salaires serrés et des coûts de l’énergie en baisse avec le gaz et le pétrole de schiste. Et il demeure un gigantesque marché.

Voilà pourquoi beaucoup d’entreprises européennes regardent le Nouveau monde d’un œil neuf.

Le premier fossé porte donc sur la conjoncture. Vous nous en avez annoncé deux autres…

Le deuxième fossé, lui, est structurel.

Je reviens au marché : aux Etats-Unis, il est non seulement gigantesque, mais aussi unifié. Il n’y a par exemple que quatre opérateurs de téléphonie mobile alors que l’Europe en compte plus d’une centaine.

Alors bien sûr, Jacques Delors avait lancé le grand projet d’un marché unique en Europe il y a plus de vingt ans, et beaucoup de barrières ont disparu dans l’industrie. Mais dans les services, les marchés restent extrêmement morcelés. La tutelle reste nationale. Les étrangers ont de fait le plus grand mal à s’implanter sauf à racheter des acteurs locaux. C’est trop compliqué, trop coûteux.

Pour une entreprise comme Free, qui n’est pourtant pas un géant, c’est finalement plus simple de tenter de prendre un petit bout du gros gâteau américain plutôt que de fabriquer des petits biscuits européens, avec à chaque fois une recette différente, dans chacun des vingt-huit pays de l’Union. Go west !

Et le dernier fossé…

C’est tout simplement que les Etats-Unis mènent à l’évidence une politique industrielle, sans le dire, alors que le mot fait encore débat en Europe.

Le gendarme des télécoms américain tient à garder quatre opérateurs de mobile, pour la même raison que son collègue français : préserver une vraie concurrence sur les prix. Mais dans le même temps, les opérateurs ont une latitude d’action beaucoup plus grande, de meilleures marges. Ils investissent davantage.

Résultat : alors que du temps du mobile GSM c’est l’Europe qui menait la danse, c’est aujourd’hui aux Etats-Unis que ça se passe. C’est là que se font les innovations.

Jamais sans doute le Vieux continent n’a semblé autant mériter son appellation. Le seul espoir pour nous dans cette histoire, c’est que dans la vie économique, contrairement à la vie humaine, il arrive que les vieux rajeunissent.

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