L’édito éco de Dominique Seux, des « Echos ». __Hier soir, un partenariat a été signé entre le groupe allemand Siemens et l’Agence russe de l’énergie atomique pour développer le nucléaire civil. Un vrai tournant ? Cela faisait un mois que la rumeur courrait, depuis que le géant industriel allemand Siemens avait annoncé son intention de céder la participation de 34% qu’il détient dans le français Areva, le fabriquant de réacteurs. Eh bien, le divorcé n’a pas mis longtemps à convoler de nouveau. Il a effectivement signé avec Rosatom, l’agence russe, un protocole d’accord qui devrait déboucher sur la création d’une coentreprise dans le secteur. Il s’agit, dans un premier temps, de construire de nouvelles centrales en Russie – il y en a 52 - mais, au-delà, de développer une vraie alliance. Alors sans doute que la coopération entre Siemens et les russes n’est pas totalement nouvelle, il y avait des projets au cas par cas. Mais vingt ans après la chute du mur de Berlin, et un peu plus depuis l’accident de Tchernobyl, dans ce domaine du nucléaire civil, un tel pacte germano-russe n’est pas neutre. Ce qui frappe, c’est sa portée politique. Il faut savoir que les bans des fiançailles ont été publiés par le premier ministre russe, Vladimir Poutine, d’un côté, et le gouvernement allemand de l’autre - c’est tout ce qu’il y a de plus officiel. Pour les Russes, remplacer l’axe Paris-Berlin dans le nucléaire par l’axe Berlin-Moscou n’a que des avantages. Ils avaient démarré une coopération avec les Américains du temps de l’administration Bush mais la Maison-Blanche avait coupé les ponts après l’invasion de la Géorgie. Poutine n’est pas mécontent non plus de diviser les Européens. Pour les Allemands, la démarche est moins révolutionnaire qu’il n’y paraît. Berlin est de loin le premier partenaire commercial de la Russie et cela remonte à loin. Mais le calcul a aussi l’allure de poupées russes. Notre voisin cherche sans doute à améliorer ses relations avec Moscou en matière gazière. Plus généralement, clairement, vu de Berlin, le centre de gravité de l’Europe se déplace vers l’Est. On le voit, la dimension politique est forte. La dimension économique, elle, concerne directement la France. C’est potentiellement un nouveau concurrent de taille pour Areva, le numéro un mondial du secteur au moment où beaucoup de pays redécouvrent le nucléaire. Pour donner une idée, il y a environ 450 réacteurs en activité, une cinquantaine en construction, une centaine programmés, mais d’autres centaines sont envisagés. Tous les acteurs de la filière bougent beaucoup. Et des alliances sont nouées. L’Américain General Electric travaille avec le japonais Hitachi et un autre japonais, Toshiba, a repris en 2006 l’américain Westinghouse. Une alliance Siemens-Rosatom muscle donc la concurrence. Dans l’escarcelle, on imagine aussi que Siemens se dit que cela lui donnera un coup de main pour vendre du matériel ferroviaire aux Russes. Est-ce donc un vrai signal d’alarme pour le français Areva ? Tout n’est pas si simple, beaucoup se sont cassé les dents en travaillant avec Moscou et des experts jugent cette union germano-russe improbable. Normalement aussi, Siemens devrait être interdit de nucléaire pendant huit ans après la rupture de ses liens avec Areva, c’est dans le contrat. Mais il y a quand même deux conclusions. Un : il faut oublier l’idée d’une Europe de l’énergie, et on a pourtant vu à Noël, quand Moscou a fermé le robinet du gaz ukrainien, que c’était dommage. Deux : le camp français, qui passe beaucoup de temps, qu’il s’agisse des pouvoirs publics ou des entreprises, à se déchirer, entre Alstom, Areva, Bouygues, ferait mieux de serrer les rangs et de chercher des alliances.

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