Il paraît que les grandes banques de Wall Street sont devenues des marchands d’aluminium, de nickel ou d’électricité. On dit même qu’elles possèdent leurs propres entrepôts et leurs centrales électriques. C’est nouveau ?

Effectivement, le mélange des genres règne, et cela fait même dix ans que cela dure. C’est le gouvernement américain qui a ouvert la boîte de Pandore en assouplissant la réglementation bancaire en 2003. Les financiers, qui sont des créatifs comme on le sait, ont bondi sur l’occasion de gagner encore plus d’argent grâce au négoce.

Goldman Sachs, JPMorgan ou Morgan Stanley étaient déjà depuis longtemps courtiers en matières premières et en énergie. Ils ont réalisé que s’ils contrôlaient aussi les stocks, les pipelines, les cargos, ils pourraient mieux anticiper l’évolution de l’offre, de la demande et donc des prix. Les négociants évoluent sur des marchés opaques, et ils sont comme des stratèges sur un champ de bataille : il faut être mieux informé que les autres pour remporter la guerre.

Goldman Sachs et compagnie voulaient donc être mieux informés. Il n’y a pas un risque de délit d’initié ?

C’est un risque, mais ce n’est pas le seul. Délits d’initiés, manipulation de cours, manœuvres anti-concurrentielles : toutes les dérives sont possibles. On en a eu la preuve pas plus tard qu’hier avec une sombre histoire d’aluminium. Un industriel américain vient d’intenter une action collective en justice contre Goldman Sachs et la Bourse des métaux de Londres. La banque star de Wall Street est accusée de faire monter artificiellement les cours. Ce n’est pas difficile pour elle : 70% de l’aluminium mondial est entreposé, et Goldman Sachs est propriétaire d’une bonne partie des entrepôts. Pour créer de la rareté, il suffit de limiter les livraisons. De faire lanterner les acheteurs jusqu’à ce qu’ils craquent et qu’ils paient très cher pour obtenir un peu de ce précieux métal gris.

C’est ce qu’ils font ? Ils craquent ?

Oui, ça marche ! Quand vous achetez une canette de soda, une fraction de votre argent finit directement dans la poche de M. Goldman Sachs ou d’un autre banquier. De même, les fabricants de voitures ou d’avions paient leur aluminium autour de 10% plus cher qu’ils ne le devraient, tout ça pour l’avoir dans les meilleurs délais. Le plus incroyable dans cette histoire, c’est la façon dont Goldman Sachs se moque de la réglementation. Pour éviter que les prix n’augmentent artificiellement, la bourse des métaux de Londres a obligé les propriétaires d’entrepôts à déstocker régulièrement. Mais Goldman Sachs a trouvé la parade. Chaque jour, ses camions chargent et déchargent des cargaisons d’aluminium d’un entrepôt vers un autre entrepôt, et les acheteurs n’en voient toujours pas la couleur. Bien entendu, la banque se défend d’avoir manipulé les prix.

A vous entendre, on a l’impression que l’éclatement de la bulle financière en 2008 n’a pas servi de leçon…

Je dirais même qu’elle a amplifié le phénomène. Les banques se sont jetées sur le négoce pour profiter des largesses de la politique monétaire américaine. Mais rassurez-vous, la folie des matières premières touche à sa fin pour les banques. Premièrement, la réglementation pourrait se durcir à nouveau aux Etats-Unis. Deuxièmement, le business commence à devenir moins rentable, parce que la croissance de la Chine ralentit. De nos jours, quand Pékin éternue, le monde s’enrhume. On espère juste que la finance mondiale ne va pas faire une grosse rechute.

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