Jérôme Kerviel a donc été lourdement condamné hier, et la Société Générale totalement blanchie après la perte de 4,9 milliards d’euro, début 2008. Que penser de cette décision ?

C’est très simple : elle a la mérite de la clarté, elle est sans doute fondée en droit, elle a sa logique, mais elle aussi totalement absurde – et pas seulement (pas principalement) pour la raison évidente que Jérôme Kerviel ne paiera pas les dommages intérêts réclamés. Remarquons au passage l’intérêt qu’elle a suscité hier - on en a parlé partout -, ce qui signifie que le procès s’est déroulé non seulement à l’intérieur du tribunal mais aussi à l’extérieur et que la question est de savoir si la justice devait tenir compte de cet élément là. Ce jugement, donc, d’abord, a sa logique. L’ancien trader est indiscutablement coupable, c’est un fraudeur, il est responsable et coupable, il n’a pas agi par naïveté ou maladresse. Il savait ce qu’il faisait et les sommes qu’il a engagées sous sa signature sont proprement astronomiques : 30 milliards d’euros à deux reprises en 2007 et 50 milliards début 2008. Sa condamnation à de la prison n’a rien de surprenant.

Le tribunal a aussi voulu marquer le coup, le jugement est extrêmement sévère pour Jérôme Kerviel. Il faut dire que son comportement a passablement – semble-t-il – énervé les juges, son attitude désinvolte même physiquement (on l’a vu encore hier) comme son système de défense qui a consisté depuis trois ans à se présenter en victime innocente d’une mécanique qui le dépassait. C’est trop facile, disent les juges. Si vous volez une voiture dont le propriétaire a laissé les clés sur le contact, sa négligence ne change rien au vol. Vous méritez la prison et Jérôme Kerviel a donc été condamné à 5 ans de prison. Juridiquement, la responsabilité pénale ne se partage pas.

Peut-être, mais beaucoup de monde se dit depuis hier que la Société Générale a aussi sa part de responsabilité ! Et ce n’est pas faux, la Commission bancaire avait stigmatisé une défaillance de ses systèmes de sécurité – c’est le moins mais pas plus : la justice, sur plusieurs dizaines de pages, dément que la Générale ait encouragé le piratage de Jérôme Kerviel, et même fermé les yeux. Alors, c’est vrai que l’opinion, qui n’aime pas les banquiers, voit Kerviel en Robin des Bois, en lampiste, face aux « gros » - oubliant que les patrons de la banque ont été « virés ». La justice l’écrit pourtant : la banque ne savait pas, elle n’est pas complice, elle aurait pu même disparaître dans l’affaire.

En revanche, ce qui est absurde est de demander à Kerviel la réparation intégrale du préjudice, autrement dit de rembourser les 4,9 milliards envolés. Au-delà du montant, dans la période actuelle, c’est signifier que la Société Générale a été blanche comme neige – alors qu’il y a eu un défaut de contrôle (on l’a dit) et que ce hold-up donne une image oh combien parlante (si on peut dire !) de ce qu’est devenue une certaine finance devenue folle. Trop de juridisme tue le droit, et le jugement, à vouloir être simple, est simpliste.

Qu’est-ce que la Société Générale devrait faire ? Elle devrait éviter que Jérôme Kerviel n’apparaisse comme une victime et, pour ne pas ajouter le ridicule à l’absurde, devrait renoncer publiquement au recouvrement de sa créance de presque 5 milliards.

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