Jeff Bezos, le patron d’Amazon, vient de mettre la main sur le Washington Post, et c’est une nouvelle qui fait sensation aux Etats-Unis. Pourquoi tant d’émotion autour de ce quotidien ?

Vous avez raison de vous demander si ce n’est pas exagéré, parce qu’après tout, c’est une opération minuscule à l’échelle des géants du Net. Jeff Bezos a seulement déboursé 250 millions de dollars pour se payer le Washington Post . Il y a quelques mois Facebook a offert quatre fois plus pour le site de photos en ligne Instagram. 250 millions, c’est aussi une paille, rapportée à la fortune personnelle de Bezos qui dépasse 28 milliards de dollars. Ne parlons même pas d’Amazon qui vaut 137 milliards de dollars en Bourse. Vous êtes dans un monde de géants qui regardent la vieille presse avec attendrissement et peut-être un peu de commisération. C’est justement pour ça que tout le monde s’extasie et s’interroge aux Etats-Unis. Mais qu’est-ce que ce conquérant du cyberespace est venu faire dans une industrie en plein déclin ? Et si vraiment Jeff Bezos a une idée géniale pour ressusciter le Washington Post, qui perd de l’argent depuis sept ans, est-ce qu’il ne risque pas de tout casser pour y arriver ? N’oublions pas que c’est ce quotidien plus que centenaire qui a révélé le scandale du Watergate. On ne gère pas un journal qui participe au bon fonctionnement de la démocratie comme on gérerait un entrepôt. D’accord, mais tout ça ne nous dit pas ce que le fondateur d’Amazon va faire avec le Washington Post . C’est une danseuse pour lui ? Une chose est sûre, avec un tel outil d’influence entre les mains, et même si on promet de ne pas se mêler de la ligne éditoriale, on devient soudain quelqu’un de très important. C’est rassurant pour Amazon qui est critiqué de toutes part : parce que ses travailleurs sont payés au lance-pierre, parce qu’il a volé le gagne-pain de pas mal de libraires, et surtout parce qu’il ne veut pas payer certaines taxes. Mais Jeff Bezos a certainement autre chose en tête. Depuis qu’il a créé Amazon il y a 19 ans, il n’a pas cessé de lancer des paris complètement fous. Il a d’abord vendu des livres via Internet, puis il a monté une sorte de supermarché géant où l’on trouve de tout. Il a ouvert des centres pour stocker les données des entreprises, et ces prestations ont conquis le monde. Bientôt, vous allez le voir en magnat des médias, parce qu’il commence à produire des films, et parce qu’avec sa tablette Kindle il peut distribuer des services à valeur ajoutée. D’ailleurs, il le fait déjà aux Etats-Unis. A chaque nouvelle activité, on s’est demandé si ça allait marcher, si c’était cohérent. Puis à chaque fois, Bezos a fini par relier les points, on a vu émerger l’image d’ensemble. Tout cela s’emboîte parfaitement. Le Washington Post aussi fera partie de cette image, un jour ou l’autre. Quand il sera redevenu rentable ? Ce n’est pas forcément la priorité. Jeff Bezos a beau être un financier, formé dans un fonds d’investissement, il n’est pas obsédé par les profits à court terme. Il l’a montré chez Amazon, en faisant patienter les investisseurs pendant neuf ans avant de faire ses premiers bénéfices. Depuis l’année dernière, il a d’ailleurs décidé de replonger dans le rouge pour financer de gros investissements. Donc le Washington Post peut bien perdre encore de l’argent pendant quelques années… Jeff Bezos a prédit il n’y a pas longtemps que la presse papier aurait disparu dans vingt ans. Non seulement elle aura disparu, mais en plus il ne faudra pas compter sur Internet pour compenser : « sur le Web, les gens ne paient pas pour les informations, et il est trop tard pour que cela change » - c’est lui qui l’a dit. Cela signifie peut-être qu’un journal ne peut pas vivre seul, qu’il a besoin d’être adossé à un produit, comme une tablette, ou à un service payant. Personne n’a la réponse pour l’instant. Mais on a hâte d’en savoir plus.

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