La ministre de l'économie numérique, Fleur Pellerin hier, Arnaud Montebourg mardi : le gouvernement appelle les opérateurs télécoms à être patriotes en achetant Alcatel. A-t-il raison ?

Cette idée est compréhensible et cela serait idiot de la balayer au prétexte d'un libéralisme naïf ou idéologique. Pour être précis, disons que cette position se défend intellectuellement, mais en même temps qu'elle est difficile à tenir pratiquement, dans la pratique. D'abord des faits : Orange utilise des équipements d'Alcatel et du suédois Ericsson ; Bouygues Télécom d’Ericsson et du chinois Huawei ; SFR a un peu d'Alcatel, du Huawei et du finlandais Nokia Siemens; Free travaille avec uniquement Nokia Siemens.

Intellectuellement donc, les arguments du patriotisme se comprennent ?

Absolument. Huawei, le géant chinois qui casse les prix, qui a pris 40% du marché européen dans le téléphone fixe et mobile, Huawei n'est pas une entreprise comme les autres. C'est une société subventionnée par l'Etat chinois, qui a eu (a) des liens avec l'armée chinoise. Hier, le patron d'un opérateur téléphonique me racontait qu'au cours de sa négociation avec Huawei, on lui avait proposé de payer à crédit, avec un financement par la ... caisse des dépôts chinoise ! C'est de la concurrence déloyale. Premier point. Ensuite, il faut savoir que les Américains, les Australiens, les Canadiens ont interdit à Huawei de travailler chez eux, plus ou moins officiellement par crainte d'espionnage des conversations. André Manoukian n’a rien à craindre qu’on écoute ses conversations. Avec tout ça, on se dit qu'il y a des arguments pour acheter français.

Sauf que, dans la pratique, le patriotisme industriel serait difficile ?

Pour commencer, Alcatel - Lucent ne réalise que 5% de son chiffre d'affaires en France - ce n'est donc pas avec la France qu'il sera sauvé. En réalité, ce qu’il faut pour Alcatel, c’est faire des bons produits à de bons prix. Si les opérateurs préfèrent Huawei, ils préfèrent aussi Ericsson ou Nokia. Aujourd’hui, le groupe français se recentre sur l'IP, l'infrastructure de l'internet et le haut débit fixe ou mobile, mais il a manifestement un gros gros problème.

Autre difficulté, l'Etat français n’y a pas mis du sien pour aider Alcatel…

Oui. En lançant Free à l'assaut de Orange, SFR ou Bouygues, il les a contraint à serrer leurs coûts. Ils ont même fait des plans de départ de salariés. Difficile du coup de leur dire d'acheter français si c'est plus cher !

Et il y a encore des obstacles très concrets…

Aux Etats-Unis, le protectionnisme mis en place n'a pas empêché Nortel, Motorola ou Lucent de faire faillite ou d'être en difficulté. Et puis enfin, la Chine vient de décider de réserver un tiers de son marché de la 4G à Alcatel et Ericsson. Si on ferme l'Europe à la Chine, la Chine ferme sa porte aux Européens ! C’est le coup de la barbichette.

Conclusion : ça n'est pas simple !

Non. Pour retomber sur ses pieds, on peut se dire que le meilleur patriotisme n'est pas de lancer des cocoricos ou des menaces pour flatter l'ego national mais de créer les conditions pour que d'autres Google, Samsung ou Huawei naissent en France.

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