Jean-Marc Vittori, du quotidien Les Echos

Vous voulez nous parler ce matin d’une petite entreprise française, Artprice, qui veut aller s’installer aux Etats-Unis.

Oui, et je vais commencer par le début car vous ne connaissez peut-être pas Artprice aussi bien que L’Oréal ou EDF.

Il s’agit du leader mondial des données sur le marché de l’art. En répertoriant l’activité de près de 5.000 maisons de vente, Artprice a collecté des chiffres sur plus d’un demi-million d’artistes, qui passionnent ses deux millions d’abonnés. Créé il y a près de trente ans, c’est une petite entreprise de 6 millions d’euros de chiffre d’affaires, tout de même cotée en Bourse où elle vaut près de 90 millions.

Elle voudrait maintenant lancer une plateforme Internet de ventes aux enchères d’œuvre d’art. Impossible en France, estime son patron, Thierry Ehrmann qui a donc annoncé son intention de mener son projet aux Etats-Unis où il espère lever en Bourse une centaine de millions de dollars.

Pourquoi serait-il impossible de lancer des enchères en ligne en France ?

On retombe ici sur notre passion pour la réglementation. Les ventes aux enchères sont strictement encadrées en France.

Interdiction de parler de ventes aux enchères en ligne sans avoir mis un commissaire-priseur dans la boucle, et sans s’être enregistré auprès du Conseil des ventes volontaires qui exerce la tutelle du secteur.

Sur ce tout petit exemple, nous avons deux biais bien français qui expliquent une part non négligeable de nos malheurs : l’hyperréglementation et la protection d’une profession. On retrouve ça partout, de la pharmacie au nucléaire en passant par les taxis.

Mais ces réglementations ont une raison d’être…

Oui, bien sûr. C’est bien là le drame.

Le marché de l’art grouille d’escrocs, d’arnaques, d’argent sale. Le Conseil des ventes volontaires joue un rôle précieux dans la lutte contre ces dérives. Mais du même coup, il étouffe aussi les initiatives, notamment sur le web, alors que le marché mondial de l’art, comme beaucoup d’autres, est bouleversé par Internet.

Plus de 2 millions d’objets sont en vente sur le site eBay dans la rubrique « Art, antiquité ». Amazon propose déjà des dizaines de milliers d’œuvres. Et des experts estiment que le cinquième du marché de l’art, qui pèse près de 70 milliards de dollars, pourrait se faire en ligne en 2020.

L’administration française a tout faux, alors ?

Je n’irai pas si vite.

Le patron d’Artprice est aussi un drôle de personnage. Thierry Ehrmann est un artiste torturé, un habitué des coups d’éclat. Il a fait un musée d’art moderne dans un ancien relais de poste près de Lyon, qu’il a baptisé la « Demeure du chaos », et les travaux lui valent une guerre juridique avec les habitants du coin depuis une décennie.

Autant dire que ce n’est pas le candidat idéal pour négocier en douceur dans les bureaux parisiens. Mais après tout, la capacité à faire des ronds de jambe en haut lieu n’est pas la qualité première que l’on demande à un entrepreneur. Si l’administration française n’a pas tout faux, elle devra tout de même se faire à l’idée que l’avenir du pays passe par l’innovation.

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