Sur le plan technique, le projet d'Édouard Philippe se tient. Si le gouvernement n'ose pas présenter de cadrage financier, c'est que le coût doit être élevé. On est loin de la casse sociale. Mais sur le plan politique, quel désastre : la France est bien loin des démocraties sociales nordiques.

Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT et Edouard Philippe, Premier ministre
Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT et Edouard Philippe, Premier ministre © AFP / bertrand GUAY

Tout le monde "tombe" sur Edouard Philippe, soit sur le fond, soit parce qu’il n’a pas fait les gestes pour la CFDT que tout le monde attendait. C’est vrai que le Premier ministre a préféré suivre ses convictions sur l’équilibre des comptes plutôt qu’endosser l’habit de Machiavel que tout le monde lui conseille. C’est peut-être une erreur. On verra. Soit. 

Mais oublions un instant l’aspect tactique et politique des choses (très au-dessus de ma condition !). Limitons-nous à l’aspect technique, économique, l’intendance. 

Est-ce une bonne copie en elle-même ? 

Oui, plutôt.

  • Dans le programme électoral d’Emmanuel Macron en 2017, il y avait la retraite à points. Elle y est. 
  • Le gouvernement fait des grosses concessions sur le calendrier, qui est très étalé. Le « ferme mais pas fermé » de Philippe répond au « droit dans ses bottes » de Juppé (la réforme à points s'appliquera à partir de la génération 1975, et non 1963.
  • Alors qu’il y a déjà aujourd’hui un déficit des retraites (on l’oublie), l’exécutif a renoncé aux mesures financières qu’il jugeait nécessaires d’abord en 2020, puis en 2021. Il en parle à partir de 2022, avec une montée pour un retour à l’équilibre en 2027, avec le fameux âge-pivot que la CFDT a accepté à l’Agirc-Arrco (mais avec des modalités différentes puisque le bonus-malus est temporaire et non définitif).  Il est prévu à 64 ans, mais ce niveau est-il négociable ? 
  • Les enseignants réclament des hausses de salaire. Il y en aura. (avec une enveloppe qui tournera autour de 10 milliards d'euros)
  • Beaucoup de Français sont depuis longtemps surpris des spécificités des régimes spéciaux dans les transports ou l’énergie, avec des départs précoces. Ils sont supprimés, avec un luxe de précautions auquel personne d’autre n’a droit. Ainsi, les cheminots concernés sont ceux qui quitteront leur emploi en... 2037. 
  • La réindexation des pensions sur les salaires (et non plus les prix) est un plus pour les retraités (même si ce geste apparaît contradictoire avec la sous-indexation de 2018-2019 et le discours sur la situation avantageuse des retraités par rapport aux actifs...). 

Bref, si on regarde froidement, tout cela se tient. 

Mais concrètement ? 

Vu on quitte Sirius et on se rapproche de la terre réelle, le spectacle est moins reluisant ...

Il y a un premier point étonnant que personne n'a, je crois, remarqué : c'est la première fois que je vois un projet de réforme des retraites auquel aucun cadrage financier n'est associé. Combien coûte tout cela ? Est-on en déficit, en excédent, de combien ? Quand ? On ne sait pas. Ce n'est pas normal. Si le gouvernement n'ose pas présenter de cadrage financier, c'est sans doute que le coût doit être élevé ... Mais peut-être pas ... Veut-il faire baisser l'effort national en faveur des retraites (13,8% du PIB) ?

Pour le reste, revoilà la politique. 

On a deux lignes rouges qui s’affrontent : Edouard Philippe veut que le rétablissement des comptes soit sur la table, Laurent Berger ne veut pas que les comptes gâchent la table. 

C’est clairement mal parti, mais y a-t-il encore un passage possible par le chas d’une aiguille ? Peut-être. Peut-être pas. 

Emmanuel Macron, lui, n'a pas parlé. Et ses ministres proposent de renégocier, comme Bruno Le Maire ce matin sur France 2 ou Richard Ferrand sur RTL

Laurent Berger, lui, considère qu'il a été trahi (sur RMC).  

C'est vrai que le séquençage en deux temps de la réforme était plus logique : un premier temps pour la réforme de fond, un second -plus tard- pour l'équilibre.

Au total, quel gâchis ! Le pari d'un gouvernement élu contre l'extrême-droite en 2017 est de ne pas avoir à rouvrir le dossier retraites à quelques mois de la prochaine présidentielle si les déficits s'accroissent ; l'exigence du premier syndicat de France est d'avoir le scalp de cette mesure d'âge (si il y a un déficit anticipé, c'est pour des raisons de recettes, pas de dépenses, et c'est à l'Etat de financer ses allègements de cotisations sociales). 

Le résultat est une confrontation qui montre que le pays reste loin, bien loin, des conceptions  de dialogue social des pays nordiques vantés à tout bout de champs.

En attendant, on va tous continuer à méditer sur les adages suivants : peut-on courir deux lièvres à la fois, être au four et à moulin, un tien vaut mieux que deux tu l'auras, etc !

L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.