Jean-Dominique Senard, le patron de Renault, a commenté hier avec une colère froide ses relations avec l’Etat. C'est un cas inédit. Les discussions avec Fiat ont commencé plus tôt qu'on ne le pensait.

Jean-Dominique Sénard, patron de Renault
Jean-Dominique Sénard, patron de Renault © AFP / Behrouz Mehri

Les déclarations de Jean-Dominique Senard étaient très attendues après l’échec de la fusion avec Fiat-Chrysler (bloquée au dernier moment par Bercy) et sur les tensions avec Nissan, le partenaire de vingt ans.  Le patron de Renault, qui s'est exprimé mercredi devant l'assemblée générale des actionnaires , s'est exprimé avec  avec ses mots, affables, modérés, mais cash (voir vidéo sur le site de l'Usine nouvelle).

Sa première vérité est une réponse à l’accusation d’avoir précipité le projet de fusion avec Fiat. 

C’est Bercy, a-t-il révélé, qui l’a mis en contact avec Fiat au départ. Tout a commencé le 13 février (et non pas en mai comme on le croyait): ce jour-là, le dirigeant de Fiat a glissé formellement l’idée à Bruno Le Maire et Emmanuel Macron lors d’un dîner international du secteur automobile à Paris (OICA). Il est même possible qu'elle ait circulé avant. Jean-Dominique Senard est entré dans la boucle ensuite. 

Les discussions ultra-secrètes ont donc duré plus de trois mois, et l’Etat ne peut pas avoir découvert, mercredi dernier, que Nissan n’était pas au courant ou que Fiat prendrait l’avantage sur Renault - avantage que conteste Senard. très marqué par la  disparition de Péchiney au tournant des années 2000. (« Dans ma vie d’industriel, j’ai rarement vu une fusion qui pouvait apporter autant de synergies positives, et qui mettent en valeur, au passage, les plates-formes Renault »)

NB : l'Etat maintient néanmoins avoir découvert le contenu précis de l'accord Fiat-Renault le 27 mai, pendant le conseil d'administration qui a pour la première fois examiné la proposition de John Elkann ... ce qui paraît difficile à croire.

Seconde vérité du patron de l'ex-Régie, sur le rôle de l’Etat-actionnaire. 

Jean-Dominique Senard n'a clairement pas apprécié l'attitude des représentants de Bercy mercredi soir dernier, il y a une semaine  : « Nous avons été séduits par ce projet. A l’exception d’un vote contre, l’ensemble des membres du conseil l’ont approuvé avec enthousiasme et les représentants de Nissan s’étaient abstenus de façon très positive. Tout ceci ouvrait la voie à la validation de l’accord dans sa première étape. Malheureusement, les représentants de l’Etat ne partageaient pas cette analyse et le vote n’a pas pu avoir lieu, ce qui, je vous le dis franchement, me désole. ». On ne saurait être plus clair ... Mais à quel moment précis Nissan a été mis dans la boucle ?...

Ensuite, Bruno Le Maire est allé dire au Japon, samedi, que l’Etat pourrait diminuer sa participation au capital de Renault, pour rassurer les Japonais, mais il a glissé aussi que le contrôle de Renault sur Nissan pourrait baisser. Réponse en substance de Senard : "sur Nissan, ce n’est pas à l’Etat de décider, c’est à Renault, et en plus c’est une mauvaise idée"

Réaction hier soir off du gouvernement à ces mises au point - on le redit, rares : « Un patron qui critique son premier actionnaire publiquement, c’est anormal ». Senard voit Bruno Le Maire ce matin. On aimerait y être.... Le ministre de l'économie a toutefois répondu au patron de Renault sur France Info dès jeudi matin : nous avions besoin d'un peu de temps pour décider.

Plus tard dans la soirée de ce mercredi, Le Figaro a publié un entretien du patron de Renault dans lequel celui-ci déclare : "Il doit être clair pour tout le monde que Renault aujourd'hui n'est plus la Régie ! C'est peut-être le bon vieux temps, mais le monde a évolué."

Que peut-il se passer ? 

Depuis hier, Jean-Dominique Senard est plus solide sur son siège, 91% des actionnaires ont validé sa nomination. Il continue de défendre sa stratégie vis-à-vis de Nissan, et aussi le bien-fondé de la fusion avec Fiat. Une solution pourrait être le départ de Hiroto Saikawa, le patron de Nissan dans deux semaines. 

Senard, en tous cas, ne se couche pas, il s'affirme et il le dit drôlement avec cette formule : « Je n’ai pas l’habitude d’être comme une moule, c’est-à-dire sympathique, mais muet et comestible ».

L'équipe
  • Dominique SeuxDirecteur délégué de la rédaction des Echos et éditorialiste à France Inter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.