Jean-Marc Vittori, des Echos

Le chiffre de la croissance en France au deuxième trimestre sera publié dans douze minutes. Et selon vous, il faut s’en méfier. Pourquoi ? Faire un édito éco juste avant l’info éco du jour, c’est un supplice. Alors je me lance dans la politique de la terre brûlée : méfiez-vous du chiffre que vous allez entendre dans une poignée de secondes ! Il est peut-être vrai, peut-être faux et en tout cas trompeur.Vous voulez dire que ce chiffre n’est pas sûr ? Exactement. Et pour être honnête, il en va de même pour toutes les statistiques que les journalistes, les experts, les hommes politiques citent à tout bout de champ. Car ces chiffres sont paradoxalement imprécis. Prenons l’exemple du chiffre du PIB qui va être publié tout à l’heure. Supposons que l’Insee indique +0,2%. Cela veut-il dire que le PIB a réellement monté de 0,2% ? Pas du tout. Car avec les informations disponibles au fil du temps sur l’emploi, les impôts, les flux financiers, ce chiffre sera révisé pendant trois ans, et largement. Dans une note technique, l’Institut de la statistique explique que l’écart entre la première estimation et le chiffre final est en moyenne de 0,24 point. Avec les arrondis, cela veut dire qu’un +0,2% est peut-être en réalité un 0,1% ou un +0,5%. Le commentaire au dixième de point n’a aucun sens.La marge d’erreur est-elle la grande faiblesse du chiffre ? Hélas non. Il y a encore pire : on ne sait pas ce qu’il représente vraiment. La statistique est non une réalité objective mais une construction sociale, souvent fabriquée par l’Etat – les deux mots ont la même racine, le latin status. Le PIB, qui tente d’évaluer la production d’un pays, a été inventé pour aider les gouvernements à réguler l’économie, pas pour pister les variations conjoncturelles et encore moins pour mesurer le bien-être. Et pourtant, il sert systématiquement à ça, bien qu’il ne donne par exemple pas la moindre idée de la répartition des richesses. La base de données bâtie par l’économiste Thomas Piketty montre que plus de la moitié des revenus supplémentaires créées aux Etats-Unis depuis trente ans est allée à seulement 1% de la population. En France, les 1% ont récupéré 11% des revenus. Or une croissance profitant à quelques-uns n’a pas du tout les mêmes effets qu’une croissance mieux répartie, pour les individus et aussi pour l’économie dans son ensemble.Pourquoi alors les chiffres comme celui du PIB ont-ils pris une telle place ? Pour plein de mauvaises raisons. Il faut bien remplir les colonnes du journal, comme le dit mon confrère Guillaume. Ensuite, le chiffre est devenu un argument d’autorité. Si je vous dis : « La hausse a été de 0,2% après 0% le trimestre précédent », je suis beaucoup plus crédible que si je raconte « Ca a enfin augmenté un peu. » Et puis à l’échelle européenne, un objectif chiffré donne un sentiment d’impartialité : le déficit budgétaire ne doit pas dépasser 3% du PIB. Mais il y a aussi de bonnes raisons d’employer des chiffres. C’est un outil d’aide à la décision. Pour faire votre budget, c’est plus facile avec des chiffres. Il en va de même du côté de l’Etat. Voilà pourquoi, malgré tout, je commenterai peut-être demain la variation du PIB.

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