La "convergence des luttes" n'a pas lieu. Après le mouvement des Gilets Jaunes, c'est une confirmation sur le terrain de la thèse de l'archippelisation du pays.

Vue aérienne de l'archipel au sud de Stockholm
Vue aérienne de l'archipel au sud de Stockholm © Getty / Maria Swärd

On l’a encore constaté hier, la mobilisation contre la réforme des retraites baisse. Cette baisse et la façon dont le mouvement s’est déroulé depuis plus de quarante jours confirme spectaculairement la thèse d’un livre à succès publié il y a un an, L’archipel français, écrit par Jérôme Fourquet, politologue à l’Institut de sondage IFOP. 

La France est un pays fracturé, avec de multiples sous-groupes et des liens qui se dénouent, disait-il. Eh bien, ce que l’on a sous les yeux, c’en est la preuve. La coagulation des différentes colères ne s’est pas faite. 

En 1995, le mot d'ordre était "Tous ensemble", le secteur privé soutenait apparemment le secteur public, les postiers, les fonctionnaires de France Télécom, les étudiants, étaient -si on peut dire- dans le même bateau. 

Cette fois-ci, il n’y a pas eu d’effet d’entraînement, et de toute évidence, les grévistes de la SNCF et de la RATP à qui des syndicats avaient promis une contagion voire la révolution, ces grévistes y ont cru pour rien. 

Cette archipellisation, qui signifie qu’il y a des îles sociales et sociétales, qui explique que chaque individu appartient à des groupes et a des attentes différentes, elle se voit partout. 

Je vous donne un exemple économique : on l’a appris hier, la distribution alimentaire a enregistré pour la quatrième année consécutive une déconsommation dans les hypermarchés, les supermarchés et les supérettes de quartier. Les ventes y ont précisément reculé en 2019 de 1,4%. Explication : la consommation de masse a moins le vent en poupe, les circuits alimentaires classiques sont concurrencés en ville par la livraison à domicile des repas (Deliverro, Uber Eats), et par les circuits alternatifs directement auprès des producteurs. 

On est loin des grèves, direz-vous ? Non. Si ce n’est pas chacun pour soi, le collectif est en crise

Cette archipellisation, bonne ou mauvaise nouvelle ? 

C’est en partie une bonne nouvelle parce que des réponses spécifiques peuvent être apportées à des problèmes spécifiques. Sur les ronds-points des gilets jaunes, il y avait beaucoup de travailleurs proches du Smic : le gouvernement relève la prime d’activité ; il y avait des mères-célibataires : il faut rendre effectif le versement des pensions alimentaires. 

Mais l’archipellisation pose un gros problème. Sans unité, la France est traversée par ce qu’il faut appeler des soulèvements réguliers, des "jacqueries", sans coordination. Depuis 1968, il n’y avait pas eu deux mouvements sociaux aussi longs en deux ans seulement, les gilets Jaunes et la mobilisation contre les retraites. Conclusion : il y en aura d’autres.

L'équipe
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.