C’est aujourd’hui la rentrée littéraire. Mais pour les éditeurs, c’est aussi une rentrée économique… Oui, ils jouent gros à un jeu qui pourrait s’appeler « Des lettres et des chiffres ». Car les livres que nous achetons pour notre plaisir, ou pour apprendre, c’est leur chiffre d’affaires. Et un chiffre pratiquement imprévisible. L’histoire du livre est jalonnée de succès déroutants et de déroutes successives. Du coup, les éditeurs multiplient les livres en espérant qu’il y en aura au moins un qui marchera. Sylvain Wickham, le directeur éditorial d’Albin Michel explique que c’est comme au casino : on pense que plus on mise, plus on a de chances de gagner ! Résultat : entre aujourd’hui et la fin octobre, 700 romans vont sortir, 500 titres français – un record depuis trente ans. La plupart se vendront à quelques centaines ou tout au plus quelques milliers d’exemplaires. Les éditeurs perdront un peu d’argent sur chacun. Mais ils en gagneront beaucoup sur une poignée de titres, ceux qui se vendent le mieux, les bestsellers. C’est presque comme à la roulette. D’où la lutte acharnée pour les prix littéraires qui boostent les ventes – sauf que là aussi, parfois les prix font vendre et parfois non. L’édition, c’est vraiment une drôle d’économie. Comment font les éditeurs pour s’en sortir ? Ils jouent les valeurs sûres, plus encore que les années précédentes. Flammarion sort son Michel Houellebecq, Albin Michel son Amélie Nothomb, Stock son Philippe Claudel et chacun espère bien sûr avoir le Goncourt, comme Marie Ndiaye l’an dernier ou Proust en 1919. Pour ces chouchous, les éditeurs déploient des stratégies sophistiquées – on sort les bonnes pages, on distille les rumeurs ou on joue au contraire l’effet de surprise, comme pour le Houellebecq qu’aucun critique n’a pu encore lire. Et puis les éditeurs font aussi des gros tirages – 220.000 exemplaires pour le Nothomb, 150.000 pour le Houellebecq ou 100.000 pour le Claudel. A l’autre bout du spectre, les éditeurs jouent la prudence. Ils sortent moins de premiers romans, moins de livres étrangers. Et c’est vrai que la liste des livres qui se sont le mieux vendus au premier semestre ne donne pas envie de prendre des risques puisqu’il s’agit d’auteurs connus et reconnus. Je vous donne juste les cinq premiers : Katherine Pancol – près de 10 millions de chiffres d’affaires avec Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi, et puis Marc Levy, Guillaume Musso et Anne Gavalda pour son « Echappée belle » que j’ai trouvé personnellement un peu ennuyeux. La seule surprise, c’est le n°5, le finalement rafraîchissant Quai de Ouistreham de la journaliste Florence Aubenas. Mais cette prudence est justifiée, car les maisons d’édition sont fragiles… C’est vrai, c’est difficile de vivre dans une économie casino où 60.000 livres sortent chaque année – soit un toutes les six minutes de chaque jour ouvrable. Il y a en plus deux nouveaux problèmes. Le premier est individuel : les auteurs à succès ont de plus en plus tendance à vouloir prendre des agents qui demandent beaucoup plus d’argent. Les éditeurs risquent ainsi de perdre le bénéfice des bestsellers en gardant les pertes des autres livres. Le second problème est collectif : c’est le défi de l’édition numérique. Ca va chambouler les modèles économiques, comme on le voit dans la musique ou la presse. Mais personne ne sait comment.

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