Le décès de Patrick Ricard, qui présidait la célèbre maison de pastis du même nom, a suscité beaucoup d’éloges à gauche comme à droite. Pourquoi un tel consensus ?

Tout simplement parce que Patrick Ricard a bâti un champion planétaire dans un secteur que l’on aime bien en France, puisqu’il s’agit de l’alcool, ou des « vins et spiritueux » comme on dit pour cacher ce mot dont l’abus est dangereux. Son père Paul avait fait un géant français à partir d’une petite entreprise de pastis, en rachetant petit à petit ses concurrents et en employant massivement les techniques que l’on appellera plus tard le marketing. Patrick, lui, en a fait un géant à l’échelle mondiale. Au passage, il est ironique de voir le ministre du Redressement Arnaud Montebourg, pourfendeur acharné de la mondialisation, lui rendre un vibrant hommage. Alors bien sûr, Patrick Ricard n’a pas réussi à faire adorer le pastis par les Chinois, les Kényans ou les Brésiliens, il n’a pas fait de croissance « interne ». Mais il a su racheter audacieusement d’autres entreprises qui faisaient du whisky, du vin, du cognac ou de la vodka, au bon moment, le plus souvent à prix raisonnable. Et puis ensuite les intégrer dans son groupe. Patrick Ricard aimait la chasse, et pas seulement la chasse aux animaux.Dit comme ça, ça a l’air tout simple…Oui, sauf que beaucoup d’entreprises françaises ont un mal de chien à réussir cette croissance externe. Elles achètent souvent des canards boiteux. Ou elles paient bien trop cher. Ou elles se sont trop endettées pour financer l’opération et ça ne tient pas. Ou elles achètent au mauvais moment – pensez par exemple aux grands groupes qui se sont développées en Grèce ou en Espagne dans les années 2000. Le groupe Pernod-Ricard, lui, a réussi à éviter ces écueils, en sachant s’implanter sur des marchés en plein essor. Il est par exemple leader mondial en Asie. Et il ne semble pas qu’il y ait de mauvaises surprises à venir.

Tout ça vient de Patrick Ricard ?

Oui et non, et c’était un autre de ses talents : il a su s’entourer. Lui-même n’était pas le mieux armé pour se lancer à la conquête du monde. Il parlait mal anglais, il connaissait peu la planète. Mais il a su choisir des collaborateurs à la fois différents de lui et compétents. Lui qui était autodidacte avait demandé au polytechnicien Pierre Pringuet de mener l’internationalisation du groupe. Pringuet est aujourd’hui directeur général du groupe. Dans beaucoup d’autres entreprises françaises, les équipes dirigeantes sont souvent composées de gens qui se ressemblent trop pour trouver des solutions originales. Ou il y a un meneur brillant qui s’entoure au long cours de gens qui ne sont pas des flèches. Un cas de figure qui vaut aussi pour la politique : c’était sans doute l’une des principales faiblesses de Nicolas Sarkozy.

Mais faut-il vraiment donner des fabricants d’alcool en modèle industriel ?

Je pourrais vous dire que cette question relève de la morale et non de l’économie, et qu’elle sort donc de mon champ. Je pourrais aussi reprendre la pirouette du père de Patrick Ricard, qui affirmait qu’il était le seul fabricant d’alcool à lutter contre l’alcoolisme, puisqu’il recommandait de mettre cinq volumes d’eau pour un volume de pastis. Mais la réponse, c’est que les vraies leçons de management sont valables dans tous les secteurs. Le fait de savoir s’entourer, de choisir ses cibles, de passer la main à temps sont précieux dans l’automobile comme dans l’électronique, dans l’agro-alimentaire comme dans la banque ou même la politique. Bien sûr, Patrick Ricard était fils d’un grand patron, mais la plupart des « fils de » actuellement à la tête d’autres entreprises françaises sont loin de faire aussi bien que lui. Si nous n’étions pas en début de matinée, je proposerai bien, pour saluer sa mémoire, une tournée générale.

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