L’édito éco de Dominique Seux, des Echos. Ce matin : le drame des naufrages en Méditerranée, illustration des difficultés de l’Europe.

Depuis quarante-huit heures, toute l’Europe, tous les Européens ou au moins beaucoup d’entre eux, débattent, discutent, polémiquent sur ce qu’il faudrait faire face à ces images insoutenables de milliers de migrants désespérés qui traversent la Méditerranée et y meurent parfois. Beaucoup sont prompts à critiquer la passivité de l’Europe, son incapacité à trouver des solutions durables. Pour l’essentiel, c’est se tromper de cible puisque ce sont les Etats européens et leurs populations travaillées par le populisme qui sont en première ligne, bien davantage que des institutions européennes qui font ce qu’elles peuvent – et font déjà beaucoup. Au fond, peu importe. Chacun sait et devine qu’il n’y a pas de solution miracle, que les vingt-huit peuples qui appartiennent à l’Union ne sont pas prêts à accueillir les centaines de milliers de migrants qui viennent chercher un avenir ici ; mais chacun sait aussi que l’Europe ne peut pas s’en laver les mains. Pourtant, en même temps que ces interrogations difficiles et peut-être insolubles, mais qui ne sont pas indignes, il y aussi un spectacle insoutenable et lamentable qu’offre l’Europe. C’est quand elle donne à croire que ce sont aussi des raisons financières qui dictent ses décisions. C’est ce que l’on entend aussi depuis quarante-huit heures, ce que 500 millions d’Européens entendent parce que ce n’est peut-être pas faux. Que dit le bruit médiatique ? Que si l’Europe (en l’occurrence il s’agit des Italiens) a abandonné le programme de sauvetage Mare Nostrum à l’automne dernier, c’est entre autres pour des raisons financières : cela coûtait trop cher. Et c’est le plan Triton (payé par l’Union) qui a suivi, plus modeste, avec moins de moyens, plus près des côtes, et qui coûte moins cher.

Et cela vous paraît indécent ?

Oui. Car de quoi parle-t-on ? Le programme Mare Nostrum représentait 9 millions d’euros par mois, à la charge de l’Italie. Triton, c’est trois millions d’euros par mois. Cela veut dire très concrètement que chaque Etat des vingt-huit déboursait avant en moyenne 320.000 euros par mois pour le sauvetage de centaines de milliers de personnes. Ils en dépensent désormais un peu plus de 100.000. Chaque Etat ! Si on compare cette somme, même ramenée à l’année, au budget européen, 135 milliards d’euros, ce n’est rien. Si on compare ce prix de l’humanitaire à la richesse globale produite en Europe, sachez-le : c’est 0,00007% (et j’ai peut-être oublié des zéros). Qui osera dire qu’il n’y a pas, en Europe, de l’argent gaspillé, perdu, oublié pour ces montants-là ? L’Europe qui a prêté des centaines de milliards d’euros aux pays en difficulté, qui construit, qui consomme...Dire qu’il manque de l’argent, c’est se tromper d’échelle, c’est conforter l’idée d’une Europe insensible et monstre froid, loin de l’humain. Dans ce drame, on peut débattre comme l’on veut, mais on n’a pas le droit de dire qu’il s’agit d’une question d’argent.

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