En Europe, on répète depuis des jours que la crise est vraiment grave. Mais grave comment, jusqu’où ?

C’est une vraie question parce que dès que l’on parle en « off » (comme on dit) à un banquier, un ministre, un investisseur, il vous dit que l’on est au bord du gouffre, que l’on a un pied dans le précipice. Les JT de 20 heures, eux, font défiler leurs experts et des graphiques qui donnent la chair de poule à l’écran, sur les marchés, la dette, la pagaille européenne (pour rester poli). Mais en même temps, l’opinion a du mal à ressentir si cette menace est sérieuse. D’où vient ce hiatus ? C’est simple. Le mot "crise" n'a plus aucun sens, c’est un mot banal, cela fait quarante ans que nous l’entendons. Crise économique, sociale, du thon rouge, des Bleus ou de la morale, c’est un concept fourre-tout. En France, nous avons encore plus de mal à voir ce qui se passe aujourd’hui. Le pessimisme y est congénital, l’âge d’or est toujours derrière nous, jamais devant ; et depuis longtemps, les gouvernements racontent des histoires en promettant la rigueur aux marchés et la relance à l’opinion.

Bon, en quoi la situation est-elle – cette fois – particulière ?

Depuis quarante ans, nous avons connu des crises en 1973, 1979, 1982, 2001, et en 2007-2008. On est rodé. Mais la situation de 2011 a cinq particularités. Un : l’acmé de la crise est autant politique qu’économique, c’est le projet européen qui est cette fois en question. Deux : la fin d’un certain capitalisme financier est nécessaire, mais on ne sait pas par quoi le remplacer. Trois : la situation, ce sont aussi de nouveaux rapports de forces géoéconomiques qui nous font peur. Quatre : la complexité ; il est facile d’être « largué » avec la BCE, le FESF, les CDS, les PIGS, les spread, l’Europe un jour sauvée, le lendemain coulée. Comment suivre ? Enfin, cinq : on ne sait pas toujours la vérité. Un banquier avouait jeudi qu’il dramatisait la situation pour convaincre l’Allemagne de réagir !

Et dans cette échelle de gravité, où en est la France ?

Sur une échelle de 1 à 10 - 10 étant le plus grave -, elle est à 6. En Grèce, en Espagne, au Portugal, les salaires publics baissent, les indemnités chômage sont coupées et les impôts flambent. En Espagne, le taux de chômage est de 22%. En France, il est de 9,1%. C’est plus qu’en 2008, c’est beaucoup, mais on a souvent (hélas) déjà connu cela. Ici, les filets sociaux sont plus solides qu’ailleurs. Enfin, le pouvoir d’achat a continué d’augmenter, globalement en tous cas – hormis ce qui concerne le logement, ce qui est un scandale. Voilà pour aujourd’hui. Pour un certain nombre de Français, la crise est encore virtuelle. En revanche, si la récession dure, ce sera autre chose.

Au final, y-a-t-il un critère sûr pour jauger la gravité, de ce qui se passe ?

Il y a quelque chose de nouveau, que je n’ai jamais connu, et qui est moyennement rassurant. Chaque matin, on ne sait pas ce qui peut se passer dans la journée et le lendemain.

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