Ce matin, une question a priori insolite et peut-être provocante : les salaires augmentent-ils trop vite dans les entreprises ?

Dérangeante, vous en jugerez à la fin des trois minutes qui me sont imparties, mais iconoclaste sans aucun doute. C’est une question que l’on entend dans la bouche d’un certain nombre d’économistes, y compris certains de ceux qui sont au gouvernement – un gouvernement de gauche. Bercy regarde de près le sujet, l’Insee s’apprête à le faire. Et la question n’est pas seulement économique, elle est très politique parce qu’elle touche au débat très actuel sur la compétitivité des entreprises.

Quel est le point de départ ?

C’est un constat : les salaires, en France, progressent plutôt bien – en moyenne bien sûr – depuis trois ans. Le salaire moyen par tête tourne autour de + 2% en euros courants, et d’environ 0,5% en pouvoir d’achat (inflation déduite). Or, la logique voudrait qu’il s’ajuste à la situation économique. Quand la croissance est faible, nulle, ou quand il y a une récession, quand le chômage progresse, quand leur situation financière est tendue, les entreprises devraient serrer la vis, geler les augmentations ou les limiter au maximum. Ne serait-ce que parce des chômeurs sont devant la porte. C’est le b.a-ba d’un cours de 1ère année de sciences éco.

Et ce n’est pas le cas ?

Non, la France fait exception par rapport à la plupart des pays, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, relève l’économiste Patrick Artus dans une note récente. Les experts publics, de Bercy, du Trésor et de l’Insee, sont eux aussi intrigués. Ailleurs, salaire réel et chômage sont corrélés. Ce non-ajustement, cette bonne tenue des salaires a deux conséquences. Un : certes, cela soutient la consommation ; mais deux : cela n’est pas bon pour les marges des entreprises. A partir de là, on peut ou applaudir ou s’interroger. En tous cas, tout le monde est d’accord pour dire que la France est atypique.

D’où ma question suivante : pourquoi cette particularité ?

Là, c’est très discuté. Certains l’imputent au Smic qui progresse chaque année, même en récession, et qui influence beaucoup de salaires. C’est une mauvaise piste parce que le Smic concerne peu de monde. En revanche, on peut penser que les entreprises tiennent à la paix avec des accords salariaux pas trop serrés. Ou plutôt que les patrons et les syndicats privilégient les insiders, ceux qui ont un emploi, plutôt que les outsiders, ceux qui n’en ont pas. La conclusion est la même : il n’y a pas de corde de rappel.

Ce débat va-t-il passer sur le terrain politique ?

Pas au grand jour. Mais on sent dans les coulisses du pouvoir, une petite musique, un message au patronat : vous demandez une baisse du coût du travail, mais si le coût du travail a augmenté en France, l’Etat n’y est pour rien. Il n’a pas relevé les charges depuis dix ans. Tenez vos salaires, comme les Allemands l’ont fait, puisque votre modèle, ce sont les Allemands, et cela ira mieux. Vous voulez un choc de compétitivité, allégez les chèques qui passent à votre comptabilité ! C’est cynique, discutable, mais cela s’appelle un retour à l’envoyeur !

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